23.06.2008

Note sur l’autofiction et la question du sujet

L’autofiction, considérée dans l’Histoire littéraire, est un genre nouveau. Mais cette classification générique, envisagée précisément, peut nous paraître déjà ancienne, tant elle a fait l’objet d’articles, de débats, de polémiques, d’attaques et de plaidoyers. Le néologisme, qui désigne tout autant un genre qu’une posture énonciative, fut inventé en 1977 par Serge Doubrovsky, lors de la parution de Fils (Galilée). Il se caractérise par la présence d’un pacte autobiographique, défini par Philippe Lejeune en 1975 qui impose « l’homonymat » entre l’auteur, le narrateur et le personnage et d’un pacte romanesque dans la mesure où ces textes se voient estampillés « roman » sur la première de couverture. Il s’agit donc d’un pacte contradictoire, oxymorique même, que Serge Doubrovsky résume ainsi dans La Vie l’instant (Balland, 1985) : « Ma fiction n’est jamais du roman. J’imagine mon existence » et qui a fait depuis des convertis et des réfractaires, des sceptiques aussi. Mais au-delà des polémiques et des querelles, il nous faut faire un constat : même si la critique aime à évoquer, à chaque « rentrée littéraire », le déclin de l’autofiction, force est de constater que dans la littérature de l’extrême contemporain, le « je » se dit de plus en plus, le « moi » s’expose sans pudeur et pourtant l’autobiographie rousseauiste semble avoir fait son temps. Barthes, Robbe-Grillet ou Guibert et plus proches de nous Doubrovsky, Ernaux, Laurens, Modiano, Dustan, Donner ou Angot sont les hérauts -malgré eux, parfois- de ce genre à la fois haï et adulé, marque de la mise en danger de la « vraie » littérature de fiction pour certains, renaissance postmoderne du genre autobiographique trop longtemps sous-estimé pour d’autres. Ce qui est certain, c’est que l’autofiction stigmatise le retour à une littérature du sujet qui, des années 50 aux années 70 (Nouveau Roman, structuralisme et post-structuralisme, théorie du texte et mort de l’auteur, matérialisme dialectique...), avait connu un rejet sans réserve. Paradoxalement, ceux qui pendant cette même période s’étaient fait les contradicteurs de cette littérature du sujet la remirent à l’honneur avec la fin des idéologies. Ainsi, Barthes, auteur en 1968 d’un article intitulé « La mort de l’auteur » publiait, en 1975, son Roland Barthes par Roland Barthes, Nathalie Sarraute proposait son Enfance en 1983, Robbe-Grillet confessait qu’il avait, en fait, toujours parlé de lui dans ses romans et entamait, en 1985, avec ses Romanesques, une trilogie qui relève d’une écriture autofictionnelle. De même, Michel Foucault qui s’était interrogé dans un article sur « Qu’est-ce qu’un auteur ? » confiait, quelques années plus tard à Didier Eribon que ses livres théoriques constituaient « des fragments autobiographiques ». Cependant, si le sujet a fait son retour, ce n’est déjà plus celui pré-romantique de Rousseau ou lyrique du 19ème siècle. Il a connu entre temps « l’ère du soupçon », la psychanalyse a investi le champ littéraire, Lacan dans « Le stade du miroir » a développé l’idée que dès l’origine, « le moi est pris dans un ligne de fiction » (Écrits) et Foucault a remis en cause la notion de Vérité. Le sujet que l’autofiction expose et fait renaître de ses cendres est un sujet fragmenté et fragmentaire, déconstruit dans sa construction même, s’affirmant et se mettant en pièce dans un même mouvement. Plus que d’un retour du sujet, il nous faudrait donc parler de la naissance d’un nouveau sujet, sujet virtuel, puisque notre époque nous invite à parler en ces termes. Un sujet qui ne s’affirme plus mais se questionne, cherchant la proie mais ne trouvant que son ombre, selon l’expression de Michel Leiris. Ce nouveau sujet semble aussi avoir été marqué par la théorie du texte et peut parfois devenir intertextuel, comme chez Guibert ou Angot. Guibert, dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, se raconte dans le pastiche et la parodie de Thomas Bernhard ; Angot, elle, évoque son Inceste en disséminant dans son texte des extraits du roman de Guibert cité précédemment. Alors que Rousseau revendiquait l’originalité de son projet et le caractère unique de sa personne, le sujet de l’autofiction se façonne dans la parole de l’Autre et s’inscrit dans le sillage de ses prédécesseurs. Le sujet, en plus d’être virtuel, se fait textuel. Il est à l’image du genre qui l’expose : monstrueux et hybride. Il n’est jamais un, il dit la pluralité de ce qui est en nous, il multiplie les strates, se dévoile dans l’écriture et s’annihile dans la forme fragmentée qu’elle prend. L’autofiction, plus qu’un nouveau genre littéraire, est en fait le moyen qu’a trouvé le sujet pour se mettre lui-même en question, pour refuser l’idée d’une vérité univoque et revendiquer sa fracture. Car comme l’a écrit Serge Doubrovsky dans Le Livre brisé « Si j’essaie de me remémorer, je m’invente. » L’autobiographie de notre époque sera alors autofiction, ou ne sera pas...


Arnaud Genon


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Article initialement paru dans La Revue des Ressources le 18 janvier 2007 et reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Arnaud Genon est docteur en littérature française, diplômé de l’Université de Nottingham Trent (PhD). Professeur de Lettres Modernes, enseignant à Troyes, il est aussi membre du Groupe « Autofiction » ITEM (CNRS-ENS) et co-fondateur, avec Guillaume Ertaud, du site Hervé Guibert. Il a publié en 2007, aux éditions l’Harmattan, Hervé Guibert. Vers une esthétique postmoderne.

23.02.2008

Alain Robbe-Grillet, la fin du dernier pape littéraire

822dafefb91490d0104fecba775d33d7.jpgLes Grands écrivains de la seconde moitié du XXe siècle sont en train peu à peu de nous quitter définitivement. Après Julien Gracq, c'est au tour d’Alain Robbe-Grillet de quitter de la scène. En effet, le pape du Nouveau Roman est décédé lundi 18 février à l'âge de 85 ans.

Écrivain controversé, admiré, jalousé, respecté, il s'était institué chef de la dernière véritable école littéraire grâce à ses convictions esthétiques fortes. Le Nouveau Roman qu'il défend est une manière de lutter contre la littérature de son temps, de lutter contre la littérature qu'il trouvait alors périmée, facile et qui plaisait au public.

En 1945, Alain Robbe-Grillet obtient son diplôme d'ingénieur agronome. Mais cette voix ne semble guère l'inspirer et après ses nombreux voyages aux Antilles et en Afrique, il se découvre une passion pour l'écriture. Mais, le début sera difficile, les maisons d'édition refusent son premier manuscrit. Notamment Gallimard. Ce sera en 1952 qu'il parviendra à faire éditer son second roman Les Gommes par Jérôme Lindon, directeur à l'époque des éditions de Minuits. À partir de ce jour, la maison d'édition et l'auteur vont entretenir une relation qui dura jusqu'à sa mort. Au fur et à mesure, Robbe-Grillet prendra même sa place au sein de la maison d'édition.

Lorsqu'il voit que ses premiers livres sont rejetés, il se rend bien compte que son originalité est d'aller contre les règles établies, contre les romans traditionnels. Il décide donc d'établir ses propres règles qu'il trouve plus adaptées à son temps : Pour un nouveau roman 1963.

En 1965, il publie Le Voyeur qui va véritablement lancer sa carrière littéraire en obtenant le Prix des Critiques grâce à l'appui de Georges Bataille et Maurice Blanchot. Qui ont été avec Barthes et quelques autres les premiers à le soutenir. Le roman provoque évidemment un scandale dans le monde littéraire de l'époque.
En 1957, il publie encore La Jalousie, roman rempli de photographie de la vie coloniale sans action et sans intrigue. Ce dernier laissera perplexe le lecteur qui avait adopté l'auteur après ses deux romans précédents mais Robbe-Grillet est déjà devenu à ce moment le sujet favori des études littéraires à l'université.

En 1963, il réalise grâce à l'aide d'André Malraux et au succès de L'année dernière à Marienbad (film qu'il a écrit et qui a été réalisé par Alain Resnais) son premier film L'Immortelle. Ainsi débute sa carrière cinématographique. Plusieurs films suivront toujours réservé à un public plus averti qu'à un public populaire.

Après une dizaine d'année plus ou moins infructueuse sur le plan littéraire, Robbe-Grillet opère une conversion inattendue vers l'autobiographie avec Le miroir qui revient en 1984. Peut-être le meilleur roman d'Alain Robbe-Grillet. Suivront Angélique ou l'enchantement (1987), Les Derniers Jours de Corinthe (1994) et La Reprise (2001).
Ces oeuvres jouent sur la frontière qui sépare le roman de l'autobiographie sans pour autant tomber dans l'autofiction. Son dernier roman, Un roman sentimental poussait ce jeu jusqu'à la pornographie.

Ainsi, Alain Robbe-Grillet s'éteint après un dernier roman provocateur et polémique comme le furent ses premiers romans. Pionnier d'une nouvelle conception de la littérature, Robbe-Grillet aura mené grâce à sa virtuosité verbale, ses égarements narratifs, ses thèmes récurrents et son intensité fantasmatique sont école tout à long de la seconde moitié du XXe siècle. Ecole qui aura regroupé de grands noms tels que Duras, Beckett, Simon, ...

Élu en 2004 à l'Académie française, il fausse aujourd'hui compagnie aux Immortels sans jamais s'être plié à leurs rites et leurs coutumes et il les laisse dans une belle pagaille avec un siège en plus à combler.

02.02.2008

Autofiction : porte ouverte

10af79e8f07515e4516926e27aab3bbe.jpgL'autofiction peut être définie selon Dumitru Tsepeneag (écrivain roumain novateur de la fin du XXe et traducteur de Robbe-Grillet et de Pinget) avec cette formule : "L'autofiction, c'est l'autobiographie avec la raie de l'autre côté."

Ce nouveau concept voir même genre littéraire est difficile à cerner et est en fait le moyen de combiner l'esthétique du soi et une oeuvre littéraire. Ce qui n'est pas sans rappeler les célèbres Essais de Montaigne.
Je serai tenté de dire que ce genre se répand de plus en plus et est une voix d'accès privilégiée pour tous ceux qui viennent contaminer la littérature.
Ce genre qui est pour moi le triomphe de l'insignifiance : tout ce qui pourrait être considéré comme inutile, banal, sans importance devient le sujet principal du livre et le narrateur (ou l'auteur dans ce cas ?) espère toucher l'universel à partir de son petit bout de rien du tout pour accentuer encore la reconnaissance du lecteur. Cité précédemment, la première phrase du livre de Jean-Philippe Toussaint vient en quelque sorte faire acte de cette nouvelle voix dans laquelle se dirige la fiction : "C'est à peu près à la même époque de ma vie calme où d'ordinaire rien n'advenait, que dans mon horizon immédiat coïncidèrent deux événements qui, pris séparément ne présentaient guère d'intérêt, et qui considérés ensemble, n'avaient aucun rapport entre eux." Beigbeider, Nothomb, et bien d'autres s'engagent désormais dans cette voix ... à sens unique ?

Pourquoi dis-je contaminer ? Parce que de plus en plus, cette autofiction devient le genre favoris qu'envahissent tous les "people". Par "People", j'entends tous les chanteurs, vedettes de télévision, hommes politiques, acteurs, sportifs, ... voir même les criminels (Michel Martin récemment) qui sont éloignés de la littérature. Comme disait Eric Naulleau : "tout le monde, nous semble-t-il, fait la différence entre Benjamin Castaldi et Julien Gracq".
Chaque année, c'est la même chose, les productions de ces personnages médiatiques envahissent les rayons des libraires qui ne savent plus dans quelle catégorie les placer et les articles dans les médias qui finissent presque par en oublier la littérature.

Pourquoi dis-je à sens unique ? Parce que après avoir d'abord mis en scène la fiction elle-même avec les nouveaux romanciers, les auteurs se mettent désormais eux-même en scène. Robbe-Grillet serait peut-être le témoin de se basculement. Le recours à l'autofiction ne serait-il pas la un indice que les auteurs en manque d'imagination puisent dans leurs dernières ressources, c'est-à-dire, eux-même pour sortir encore un numéro. Ce qui n'est pas sans faire référence à Narcisse qui a force de se contempler a fini par dépérir.
L'autofiction, sous le masque de la littérature devient en fait le lieu favoris de l'exposition de soi, des révélations invraissemblables et le moyen d'encaisser encore quelques bénéfices supplémentaires.

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J.-P. TOUSSAINT, L'appareil-photo, Paris, Editions de Minuits, 1988, coll. "Double".
E. NAULLEAU, Au secours, Houellebecq revient !, Paris, Chiflet&Cie, 2005

04.11.2007

Kundera- Ce que seul le roman peut nous dire...

76a56335a61a9c457368ac2712257697.jpgDans son essai Le Rideau (éd.Gallimard, 2005), Milan Kundera évoque une histoire du roman vue par un romancier. Partant d'une conscience de la continuité qu'il y a de Rabelais à Robert Musil, en passant par Fielding et Stendhal, Kundera présente une vision large du roman comme dialectique entre la prose et la pensée personnelle de l'auteur, comme lieu d'observation où la vie peut être embrassée comme un tout. Ne cherchant ni à jouer au théoricien, ni à l'historien, il esquisse toutefois la diversité et la filiation du maillon romanesque qui a commencé avec le Quichotte de Cervantès, revendiquant son statut d'auteur, en continuant avec Kafka, écrivain qui en se glissant dans l'invraisemblable atteignait les frontières du vraisemblable. Plus un "art du roman" qu'une poétique du récit, ce livre-essai présente la vision personnelle d'un romancier, loin des tribulations théoriques, qui le défend néanmoins corps et âme. "Un romancier qui parle de l'art du roman, ce n'est pas un professeur discourant depuis sa chaire." Hors du temps, des mouvements et des frontières, Kundera cherche à percer le noyau dur du roman, et ce depuis son émergence, le fait qu'il n'a jamais cessé d'être moderne, c'est à dire qu'il n'a pas cessé d'être la mémoire vivante du présent, l'écho de toute éternité.

30.10.2007

Quoi qu'on en pense, c'est de la littérature !

1411e4f4b5ee7c1410ba0ecedba27184.jpg Certes, nous sommes en romanes, mais comme beaucoup, nous ne pouvons pas avouer que Zola, Proust, Robbe-Grillet, etc sont nos livres de chevet favoris. Tous reconnaissent avoir lu des polars de Simenon, des romans d'Amélie Nothomb, avoir un jour ouvert un livre de Marc Levy ou avoir apprécié la lecture du Seigneur des Anneaux ou Harry Potter. Oui, la littérature populaire fait partie de notre quotidien et nous en consommons tous les jours. Mais qui dit "populaire" dit qu'il faut nécessairement la marginaliser ? La superficialité de ces textes n'est qu'apparente : "la culture ne se borne pas à un florilège de connaissances académiques".

C'est ce que Daniel Fondanèche dans son ouvrage intitulé Paralittératures cherche à démontrer. Après avoir suivi une formation en littérature comparée, histoire et sociologie, Daniel Fondanèche s'est spécialisé en science-fiction (thèses, critique, nouvelliste, anthologiste, organisateur du « 4ème Congrès national de la SF française » en 1977) puis a entrepris une étude systématique des autres paralittératures. Sa participation à quelques colloques lui a permis de préciser sa pensée pour aboutir à la rédaction en 2005 d'un ouvrage qui fait le tour de plus de trente ans de lectures de l'ensemble de ces littératures : Paralittératures.

Dans cet ouvrage, Fondanèche veut nous encourager à percevoir les paralittératures ou littératures marginales au-delà de l'image d'une simple succursale de la littérature générale. Les paralittératures naissent vers le milieu du XIXe siècle, explique-t-il, de la conjonction de plusieurs événements. D'abord grâce à la reconnaissance du roman comme une forme littéraire, ensuite grâce aux nouveaux moyens de diffusions en enfin grâce au succès du livre bon marché ( Hachette). Aujourd'hui encore, elles continuent de vivre et de connaître un succès important.

Le but de Daniel Fondanèche n'est pas de discourir sur la notion de "valeur littéraire". Bien sûr, la société montre que l'on fabrique de toute pièce des auteurs comme n'importe quel autre produit marchand. Des auteurs sans talent peuvent se vendre grâce à de bonnes campagnes de marketing. Mais ce phénomène n'est pas propre aux littératures populaires, il vaut pour toute la littérature en général : "C'est 90% de toute littérature qui ne vaut rien" déclarait Pierre Jourde dans La Littérature sans estomac. La littérature "savante" ou "traditionnelle" n'est pas à l'abri de ces dérives !

Ainsi, en limitant le jargon rébarbatif, dans un style clair et avec simplicité, Daniel Fondanèche essaye de classer ces paralittératures en grandes zones d'influences tout en les replaçant dans leur contexte pour comprendre les éléments qui ont pu favoriser leur émergence. Il va alors distinguer différents types de paralittératures qui reposent toutes sur des "socles" communs. Il en distingue cinq qui constituent les cinq chapitres de son ouvrage : le socle spéculatif (le roman policier, le roman de science-fiction, le roman fantastique, l'utopie et le dystopique), le socle de l'aventure (le roman d'espionnage, le roman de western), le socle psychologique (le roman sentimental, le roman à l'eau de rose, le roman érotique et sa perversion : le roman pornographique), le socle iconique (principalement la bande dessinée mais aussi le roman-photo) et le socle documentaire (le roman historique, l'uchronie et le roman rural). Pour une description plus précise de chaque socle je vous renvoie aux introductions explicatives qui figurent au début des chapitres du texte de Fondanèche.

Le but de l'ouvrage est donc d'encourager la recherche dans ce domaine et de donner envie de les découvrir. "C'est souvent d'une richesse surprenante, ce qui incite à penser que le champ des connaissances des paralittératures n'est pas clos".
Il n'est pas forcé de chercher dans la littérature uniquement des exigences formelles. Elle est également là pour nous divertir, nous amuser tout en nous instruisant. Les paralittératures sont capables de remplir ces objectifs. Elles méritent donc aussi que nous leur portions un peu de notre attention.

D. FONDANECHE, Paralittératures, Vuibert, 2005

25.10.2007

La littérature en péril - Tzvetan Todorov

654b92b1e8515ee5d761037f563bf084.jpgDans un essai bref, Tzvetan Todorov attaque férocement les détracteurs qui osent dire que la littérature est en péril.
"Une conception étriquée de la littérature, qui la coupe du monde dans lequel on vit, s'est imposée dans l'enseignement, dans la critique et même chez nombre d'écrivains. Le lecteur, lui, cherche dans les oeuvres de quoi donner sens à son existence. Et c'est lui qui a raison."

En effet, deux conceptions de la littérature se font actuellement concurrence.
D'un côté, ceux qui réduisent la littérature à des jeux formels et ne lisent plus que pour déceler les "techniques narratives". Lui qui à longtemps travaillé aux côtés de Gérard Genette et Roland Barthes renvoie la responsabilité de cette assèchement aux formalistes et structuralistes car leurs influence a transformé la littérature en un objet langagier clos, autosuffisant et absolu. La littérature s'enfonce progressivement dans le sollipsisme dont l'une des variantes les plus récente est "l'autofiction".


L'autre tendance est représentée par ceux qui ne cherchent pas dans la littérature des qualités formelles mais un moyen de donner un sens à leur vie. Une évidence que l'on n'ose pas affirmer de peur de passer pour des amateurs aux yeux des érudits que Todorov n'hésite pas à mettre en avant. Il va même plus loin en affirmant que c'est une nécessité que la littérature devienne populaire : «Non seulement [les] romans populaires ont amené à la lecture plusieurs millions d'adolescents, mais de plus ils leur ont permis de se construire une première image cohérente du monde, que, rassurons-nous, les lectures suivantes amèneront à nuancer et à complexifier.» En effet, la littérature a d'autres fonctions que celles que lui prêtent les formalistes : instruire et plaire. Elle nous permet de nous confronter au monde sans risque, de faire nos propres expériences sans danger. Par exemple, les biographies nous nous font vivre la vie des autres. Les romans contribuent à notre formation au récit de vie. La littérature joue à la fois sur l’imagination, les émotions, les croyances et l’action.
Comme le disait si bien Jules Renard : "Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe".


En conclusion, la littérature n'est pas en péril comme certains aimeraient arriver à nous le faire penser. Au contraire, elle est plus vivante que jamais. L'innombrable quantité de romans publiés pour cette rentrée littéraire 2007 ne viendra pas le contredire. A vous, à nous de choisir de quelle manière nous voulons percevoir la littérature. Soit la réduire à de simples critères formels qui serviront d'exemple pour illustrer des théories, soit comme point d'appui pour construire nos "[...]premières images cohérentes du monde".


T. TODOROV, La Littérature en péril, Paris, Flammarion, collection "Café Voltaire", 2007.

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Sources :

T. TODOROV, La Littérature en péril, Paris, Flammarion, collection "Café Voltaire", 2007.
A. COMPAGNON, La littérature, pour quoi faire ?, Collège de France/Fayard, 2006
J. RENARD, Journal 1894-1904 , Robert-Laffont, 2002

05.10.2007

Une plume à travers Brocéliande

2f719304faa9e9703abf602b0a580dd3.jpgAvez-vous déjà essayé de décrire une fée ? Non bien sur car vous n'avez jamais eu l'occasion d'en voir une. Tout le monde sait que les fées, ça n'existe pas et que personne n'a jamais réussi à observer le moindre petit bout de leurs ailes. Personne ? Et bien nous pourrions être tenté de croire qu'un belge y est un jour arrivé.

Fernand Dumont est un poète surréaliste belge, fortement influencé par André Breton et ami entre-autre avec Paul Colinet et René Magritte. Il sera notamment un des membres importants du mouvement surréaliste du Hainaut. Né en 1906 à Mons, il disparaît pendant la seconde guerre mondiale déporté dans les camps de concentration. Très peu connu du grand pubic, il n'aura publié de son vivant que trois livres : A ciel ouvert en 1937, La Région du coeur en 1939 et enfin Traité des fées en 1942.

C'est dans ce dernier livre, qui est devenu au fil des années un petit livre culte pour tous les amateurs de féérie et pour tous les bibliophiles passionnés de surréalisme que nous avons décelé des indices qui portent à croire que Fernand Dumont a effectivement rencontré une ou plusieurs fées. En vingt chapitres, le poète belge brosse avec finesse et originalité un rapide portrait des principaux traits caractéristiques des fées : leur couleur, leur caractère, leur habitat, la forme de leur sein, leur langue, leur parfum, ...

Pour tout ceux que l'univers merveilleux intéresse, nous vous recommandons ce petit texte qui a l'avantage de vous faire découvrir un artiste surréaliste belge de manière originale et amusante en dévoilant les secrets de ces petits êtres qui veulent ne pas être vu.

L'édition originale du Traité des féés étant devenue très rare,ce petit manifeste sur les us et coutumes des fée figure dans un recueil, La région du coeur, avec l'essentiel de l'oeuvre poétique de Fernand Dumont.


Fernand DUMONT, La région du coeur, Ed. Espace Nord

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Sources :

• Jean-Baptiste BARONIAN, L'homme qui a vu les fées, Le Magazine Littéraire, 2007, n°23, p13.
Fernand Dumont 1906-1945, Bibliographie sur le site officiel de la ville de Mons

23.09.2007

Comment voyager avec un saumon ? - Umberto Eco

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"[...] L'universitaire spécialiste de sémiologie, le romancier érudit et puissant du Nom de la Rose et de L'île du jour d'avant livre ici un autre visage : celui, moqueur et généreux, d'un observateur de notre temps et de sa folie ordinaire. [...]" 

Dans un élan d'humour, Umberto Eco décortique habillement chaque moment de notre quotidien et débusque avec sa plume et son humour les manifestations les plus criantes de la bétise humaine.
Sous forme de chroniques, l'auteur part de petit fait anodin, souvent tiré de sa propre expérience pour montrer comme il nous arrive souvent d'être absurde et illogique dans notre vie de tous les jours. Umberto Ec a choisi d'organiser ses chroniques par thèmes : Voyager, Se comprendre, Vivre dans la société du spectacle, Affronter les nouvelles technologies, Etre politiquement correct, Utiliser les livres et les manuscrits, Comprendre la tradition, Comment écrire une suite, Comment répondre à la question :"Comment ça va?" et Comment affronter le futur.

Un livre à conseiller à tout ceux qui en ont marre de la littérature trop sérieuse et à qui il est déjà arrivé de tenter d'installer un logiciel en lisant les trois volumes d'explications fournis, de renoncer à prendre un médicament en raison des risques terribles que prédit la notice, de ne pas savoir manger une glace, d'avoir envie de parler aux animaux, ...

U. ECO, Comment voyager avec un saumon, 1992, Le Livre de Poche