19.07.2008
La Question Humaine, premier grand roman du XXIe siècle ?
Un roman qui invite à la réflexion et qui déstabilise le lecteur, un livre qui pose des questions sur la réalité quotidienne et déconcerte en venant écrire là où le savoir défaille, une oeuvre qui donner l'occasion au lecteur de formuler lui-même son interprétation. Tels sont les ingrédients d'un roman qui deviendra plus que probablement un des classiques du XXIe siècle.
La Seconde Guerre mondiale, ses horreurs et ses tragédies ne pouvaient pas être tues dans la littérature. Même si certains hommes de lettres comme Adorno pensaient que plus rien ne pouvait être écrit après Auschwitz, il restait encore des voix qui souhaitaient se faire entendre. Que ce soit dans les années qui la suivirent immédiatement ou cinquante ans après, la Seconde Guerre mondiale reste présente dans les productions littéraires (voir même toutes les productions culturelles : cinéma, théâtre, danse, …) quelque soit l’esthétique dominante. En effet, même les formalistes ont fini par écrire leur guerre.
Les horreurs perpétrées par les nazis resurgissent encore dans les romans contemporains. Cependant, la manière de traiter ce sujet en littérature contemporaine prend deux directions différentes depuis les années 1980 : l’une qui s’inscrit dans une tradition de mémoire et l’autre qui explore les effets provoqués durant ces années noires. Cette dernière est plus soucieuse des traces laissées dans les corps et dans les esprits que de porter un simple témoignage. La Question Humaine* de François Emmanuel se retrouve dans cette manière moins directe de parler de la guerre. Il ne s’agit pas d’un témoignage, mais d’une exploration systématique des secrets enfouis qui continuent à traumatiser les nouvelles générations.
Ce bref roman d’une centaine de pages qui raconte l’histoire de Simon, psychologue de l’entreprise SC Farb, chargé par Karl Rose d’enquêter sur le directeur général Mathias Jüst, aura suscité énormément de polémique dans les milieux littéraires au moment de sa publication. Certains voient le roman comme un ouvrage participant à une banalisation de l’holocauste et de ses horreurs. D’autre par contre glorifie l’oeuvre de François Emmanuel, allant même jusqu’à dire que “La question Humaine pourrait bien être le premier des grands romans à naître en ce nouveau siècle dont on se prend désormais à penser qu'il ne pourra décidément que faire la nique au précédent. »* Enfin, preuve qu’encore aujourd’hui, sept ans après sa première publication, le roman continue de susciter l’intérêt du public : il vient d’être réédité et vient récemment d’être adapté au cinéma par Nicolas Klotz.
La lecture de La Question Humaine attire l’attention sur un fait particulier propre au roman, mais qui pourrait ouvrir un champ de recherche dans la littérature contemporaine. À de nombreuses reprises, le lecteur se voit solliciter à agir dans le texte. En effet, celui-ci laisse place à l’interprétation de son public plutôt que de vouloir imposer la vision fermée du narrateur. C’est en effet le lecteur qui peut percevoir l’extension de l’univers des camps à la vie quotidienne, c’est le lecteur qui peut comprendre la banalisation du mal qui s’opère à travers les lettres et c’est encore lui qui est chargé de conclure l’enquête puisque Simon n’a pas pris soin de juger le coupable. Il préfère s’isoler là où le langage est absent, là où seuls les actes et les émotions priment. Peut-être que cette place nouvelle accordée au lecteur, après la crise qu’à vécut l’auteur dans les années 1960, est-elle une nouvelle voix qu’a choisi d’explorer la modernité.
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*EMMANUEL, François, La Question Humaine, Paris, Stock, 2000
**Commentaire de Didier Hénique sur http://www.fluctuat.net
Sur le site de François Emmanuel
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15.07.2008
Je sousigné Gaston Compère
Agé de 83 ans, l'écrivain belge Gaston Compère vient de quitter la scène littéraire. Découvert, comme Henry Bauchau, alors qu'il avait déjà passé la cinquantaine, ce docteur en philologie romane de l'Université de Liège, auteur d'une remarquable thèse sur Maurice Maeterlinck, laisse derrière lui une oeuvre riche et diversifiée. En effet, aucun genre littéraire ne semblait être étranger à cet auteur qui a exploré aussi bien la prose, la poésie, la fiction que l'essai.
Tout en étant enseignant à l'Athénée d'Ixelles, il commence parallèlement à écrire ses premiers textes. Il débute discrètement en écrivant un recueil de poésie Géométrie de l'absence remarqué par Marcel Thiry puis, en 1974, Sept machines à rêver, court recueil de nouvelles, révèle ses dons de conteurs et ses affinités avec le romantisme allemand. Son oeuvre est alors doublement félicitée par deux prix littéraires belges : d'abord le prix Jean Ray pour la Femme de Putiphar en 1975. Ensuite, Portrait d'un roi dépossédé, qui fait sensation à sa sortie, est immédiatement récompensé par le Prix Rossel en 1978. Ce roman jette le thème principal des futures compositions de Compère : la "révolte contre la condition d'avoir été jeté dans l'univers ".Ce mal de l'existence se traduit dans des contextes historiques (Je soussigné Charles le Téméraire et Je soussigné Louis XI) ou dans des contextes mythologiques (réécriture du mythe de Robinson en lui donnant une dimension philosophique). En 1985, preuve de son importance grandissante au sein de la francophonie, il aura la chance d'être l'invité de Bernard Pivot pour la célèbre émission littéraire "Apostrophes ".
Outre ses talents d'écrivains, Gaston Compère est aussi un excellent compositeur et un remarquable metteur en scène. Il a notamment adapté des pièces de Shakespeare avec la complicité de Daniel Scahaise.
L'écrivain belge possédait encore d'autres cordes à son arc : on lui doit aussi des essais sur Jean-Sebastien Bach et un second livre sur Maurice Maeterlinck.
Cet auteur complet, reconnu et qu'on ne tardera pas à compter parmi les plus grands, était malheureusement malade depuis plusieurs mois : il souffrait de ce qu'on nomme le Syndrome d'Atlas, c'est-à-dire une maladie qui donne à celui qui en souffre l'impression de supporter tout le poids du monde sur ses épaules (Atlas étant le géant de l'Antiquité qui soutenait la voûte céleste sur ses épaules). Étrange coïncidence pour celui qui a chanté tout au long de ses textes le mal de l'existence.
Son dernier roman, Caroline et Monsieur Ingres est paru en 2006 aux éditions Le Cri.
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Vous pouvez consulter le portrait de Gaston Compère écrit pas Philippe Blasband, un de ses anciens élèves, sur son site
Sources :
Jacques De Decker, Entre mystique et grotesque, Journal Le Soir, n°165, 15 juillet 2008.
15:38 Publié dans Café littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gaston compère
24.02.2008
Rencontre avec Colette Nys-Masure
Grâce au Kot-et-Culture de Namur, l'auteur belge Colette Nys-Mazure viendra vous rencontrer le 27 février 2008 au Cercle Philo et Lettres des Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur.
Pour rappel, Colette Nys-Mazure est une auteur belge de langue française, née à Wavre en 1939 et longtemps professeur de lettres dans la région de Tournais.
Elle s'est essayée à plusieurs genres littéraires: poème, nouvelle, essais et elle écrit aussi volontiers en correspondance avec des peintres et des musiciens.
Sa première oeuvre,La vie à foison, est publiée 1975. Le talent de Colette Nys-Mazure est immédiatement reconnu. Au fil des ans, son œuvre a évoluée entre les différents genres littéraires et ses textes ont gagné peu à peu en reconnaissance en récoltant plusieurs prix littéraires.
Pour préparer la rencontre, le kot-et-culture met à votre disposition quelques extraits des textes de l'auteur sur son site : www.koteculture.tk.
Où: au Cercle Philo et Lettres des FUNDP à Namur
Quand: le mercredi 27 février à 20h00
Combien: 2€ pour les étudiants, 3€ pour les autres.
Informations supplémentaires : kotculture@age-namur.be
Ne ratez pas l'événement !
17:55 Publié dans Café littéraire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Billet d'humeur : liste de Lecture
Chaque année, septembre et sa rentrée littéraire assomment littéralement la communauté des lecteurs. Des centaines de nouveautés, par des dizaines d’éditeurs. Des dizaines de prix aussi obscurs les uns que les autres, des centaines de petits rubans rouges sur les couvertures qui agressent la rétine, des milliers de quatrièmes de couvertures parcourus en diagonale. Les critiques sur les blogs, les magazines littéraires, les publicités, les vitrines, AU SECOURS ! La tension et la frustration sont palpables pour les « vrais », ceux qui ne veulent rien laisser passer, qui ont peur de manquer la perle de l’année.
Mais ce n’est pas tout. Arrive le mois de juin, vous avez à peu près décodé le cru de cette année (vous avez découpé le top 20 de l’année paru dans « Lire ») et vous lisez paisiblement un roman de Marcel D. lorsque tout à coup vous le décrétez génial. Vous vous informez sur ce fameux Marcel D., sur Internet, les blogs, les magazines littéraires. Mince ! Le bougre a déjà une demi-douzaine de chefs-d’œuvre à son palmarès ! Vous vous empressez de vous les fournir en accrochant au passage deux ou trois couvertures qui vous plaisent dans la librairie. Puis y’a aussi cet auteur américain, indispensable selon votre pote. Et ce prof qui ne jurait que par l’autre là, allez je le rajoute au panier. Et puis y’a toujours Steinbeck que je me suis promis de lire, il faut avoir lu Steinbeck ! Hééé, là, Kerouac, Bret Ellis n’arrête pas de le citer ! Ah, justement, ça me fait penser qu’il faut absolument que je finisse 1984 de Orwell…
Oooommmmm… Asseyez-vous en tailleur, posez vos mains sur vos genoux et soufflez… Tout lecteur trop consciencieux a sacrément besoin de cours de yoga de nos jours. Et accessoirement d’un compte bancaire aux Bahamas alimenté par l’argent de la cocaïne (mais ce n’est pas ce qui nous occupe ici).
Il existe une sorte de pression constante, indicible, sur les gens qui aiment la lecture. Il faudrait avoir tout lu, il faudrait manger du classique au petit déjeuner, dîner avec le dernier prix Goncourt et garder un ovni de l’édition indépendante pour souper. Comme un besoin de consommer, insufflé par qui sait quels vices de notre société déréglée.
Si vous ne comprenez toujours pas de quoi il est question ici, l’émanation matérielle de la chose existe, mais dans ce cas, dans le domaine de la peinture. Les 1001 tableaux qu’il faut avoir vus dans sa vie » de Stephen Farthing chez Flammarion . Un genre de suppositoire qui calmerait temporairement la douleur (mais difficile à insérer, je vous le concède). Dans le même genre, on trouve aussi Les 1001 livres qu’il faut avoir lu dans sa vie présentés par Jean d’Ormesson. Un échelon de plus gravi dans l’échelle de l’horreur !
Comment sortir de cet engrenage de fous furieux alors ? Trois options s’offrent à vous ;
Soit, comme moi, vous tombez à court d’oseille et vous évacuez votre frustration en vous mettant en scène dans des articles autofictifs sur des ouvrages du Moyen-Âge.
Soit vous achetez l’ouvrage de Pierre Bayard, Comment parler des livres qu’on a pas lus (Editions de Minuit). Un livre extrêmement bien construit, aux références multiples et pointues, une prose virevoltante, on en reste assis ! (si vous voyez où je veux en venir…)
Soit vous êtes assez forts pour réaliser et accepter que c’est la lecture qui accompagne l’homme et son évolution et pas l’homme qui doit accompagner la lecture et son évolution. A chaque instant de la vie sa lecture et non l’inverse.
Il est impossible d’avoir tout lu, vu et entendu. Alors plutôt que de préparer une potion ultra-compliquée en jetant plein d’ingrédients dans une marmite et avoir la dalle en attendant qu’elle soit (jamais) prête, mangez les ingrédients ! Et si cette métaphore est trop scabreuse, comprenez juste que la lecture reste un plaisir, qu’il ne faut pas lire pour avoir lu !
17:50 Publié dans Café littéraire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : humeur
01.02.2008
Lectures croisées : L'appareil-photo
Les chroniqueurs vont lire les mêmes romans pour partager leurs impressions et comparer leurs points de vue sur une même oeuvre. Nous allons cette fois -ci présenter le roman L'appareil-photode Jean-Philippe Toussaint.
L'écrivain dont nous allons parler cette semaine peut être associé à Eric Chevillard, présenté précédemment, ainsi qu'à Jean Echenoz. Ils sont habituellement surnommés les "nouveaux nouveaux romanciers".
L'écriture de Jean-Philippe Toussaint, écrivain et cinéaste belge, auteur de neuf romans publiés aux Editions de Minuit, peut être caractérisée comme une écriture très minimaliste. Dans la tradition des nouveaux romanciers, les personnages de Toussaint se réduisent au minimum, l'intrigue n'est plus l'élément moteur du récit et seul l'insignifiant ou le banal compte vraiment et peuvent servir de base à de longues digressions et d'explorations de la conscience d'un personnage.
Un roman expérimental

C'est sur cette phrase quasi manifeste, comme la qualifie lui-même Jean-Philippe Toussaint dans un entretient réalisé par Laurent Demoulin en 2007, que commence le troisième roman de l'écrivain belge : "C'est à peu près à la même époque de ma vie calme où d'ordinaire rien n'advenait, que dans mon horizon immédiat coïncidèrent deux événements qui, pris séparément ne présentaient guère d'intérêt, et qui considérés ensemble, n'avaient aucun rapport entre eux." Et comme l'annonce l'incipit, en effet, le roman ne va s'attacher qu'à une histoire sans importance, à savoir l'histoire d'un curieux personnage qui sous le prétexte de vouloir apprendre à conduire va pénétrer dans la vie de la jeune employée de l'agence d'auto-école dont il va progressivement tomber amoureux. L'histoire des deux protagonistes dont on ne saura presque rien sinon qu'elle se prénomme Pascale Polougaïevski et qu'il souffre des pieds va être une suite d'aventures banales comme aller acheter une bouteille de gaz ou se rendre à Milan pour consulter un pédicure. Le roman peut se diviser en deux parties, la première avant le trajet en bateau qui est à la fois ironique et humoristique; la seconde après le trajet en bateau qui devient plus réflexive et philosophique.
Le roman de Jean-Philippe Toussaint présente la vision d'une réalité sans résistance hormis celle d'un narrateur décourageant et impertinent, en laissant les choses suivre leur cours dans un surgissement "photographique" de l'infini et du minimal arrachés aux yeux du narrateur. Beaucoup, d'ailleurs y ont vu une sorte de programme, de manifeste et même de renouvellement d'un "nouveau nouveau roman" dans le radicalisme d'un combat tantôt ironique, tantôt mélancolique qui marque tout le roman. Dans le combat entre toi et la réalité, sois décourageant. Les pensées se suivent, le narrateur ne cessant de penser toujours à autre chose, en renonçant à se mesurer à une réalité qui semblerait inépuisable. On passe progressivement de la difficulté de vivre au désespoir d'être. Position métaphysique qui marque cette progression - voire cette rupture - qui se déploie dans le roman, simulation aussi d'une vie comparable et détachée de la "vraie" vie dans les décombres de la réalité extérieure, mais vers l'émergence d'une réalité tout autre.L'auteur nous porte au rythme de ses longues phrases et de ses interminables digressions. L'humour discret est toujours présent derrière les réflexions sans fin du héros. L'auteur lui-même, affirme que se retrouvent dans l'écriture de L'appareil-photo tous les éléments caractéristiques de ses prochains romans. Des éléments qu'on retrouve également chez d'autres écrivains que certains essaient de rassembler dans un nouveau mouvement littéraire sous le nom de "roman de Minuit", "nouveau "nouveau roman"", "roman post-moderne" ou comme le propose encore l'auteur "roman infinitésimaliste" qui ferait référence autant à l'infiniment grand qu'à l'infiniment petit.
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J.-P. TOUSSAINT, L'appareil-photo, Paris, Editions de Minuits, 1988, coll. "Double".
Edition complétée d'un interview de l'auteur par Laurent Demoulin en mars 2007.
19:59 Publié dans Café littéraire | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : lectures croisées, toussaint, appareil-photo
07.12.2007
Renard, le corbeau et Fred
Avant de vous plonger dans de longues et pénibles heures d'études, prenez encore le temps d'une promenade de 137 pages dans une campagne venteuse et colérique illustrée par Fred aux côtés de Jules Renard et d'un étrange corbeau qui parle.
Pour ceux qui aime la bande dessinée et Jules Renard ou pour ceux qui souhaitent découvrir une partie du Journal de Jules Renard, je conseille vivement la lecture de Le Journal de Jules Renard Lu par Fred publié en 1998 aux éditions Flammarion. Le dessinateur Fred propose une rencontre intéressante entre une sélection des pensées ironiques et dévastatrices de l'écrivain et son dessin raffiné et cynique. Dans ce très bel ouvrage, le journal de Renard (fin du XIXe siècle), relu fin des années 90 (publié en 1998) trouve encore aujourd'hui aux XXie siècle toute son actualité.
21:07 Publié dans Café littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Fred, Jules Renard, Bande dessinée
02.12.2007
A la Recherche du Temps Perdu
"In Search of Lot Time", voilà le titre de l'article de Dan Morrison paru dans le Time la semaine dernière.
Dans son article, le jouraliste n'est pas tendre pour la culture française, il proclame en effet son avis de décès.
La culture française est-elle effectivement morte ? C'est ce que Dan Morisson tente de nous démontrer à travers les six pages de son article dans lesquelles il passe en revue tous domaines culturels français et démontrer que la France a perdu son rayonnement d'antan. Le pays de Molière, Hugo, Balzac, Proust, Piaf, Truffaux n'est plus admiré comme autrefois pour l'excellence de ses écrivains, de ses artistes et de ses musiciens.
Mais quelles en sont véritablement les causes ? Derrière sa lecture très politique et la remise en cause d'un système trop dirigiste et subventionné, le principal défaut de la culture française est que désormais elle devient incapable de s'exporter. Rien de révolutionnaire dans le cinéma, rien de nouveau dans la littérature : seulement 30% de la production française est traduite et à peine une poignée de romans trouvent un éditeur hors des frontières.
Paris, lieu de naissance de l'Impressionisme et du Surréalisme a été dépassée par New York et Londres. Une exemple : seulement 8% des ventes publiques d'art ont lieu en France contre 50% aux Etats-Unis et 30% en Angleterre.
Les Américains et les Britanniques dominent aussi largement la scène musicale. A ce propos, l'auteur met au défis les lecteurs étrangers de citer le nom d'un artiste français vivant d'importance mondiale. Johnny Hallyday ?
Dan Morrison trouve des mots durs : la France qui était autrefois un pays d'influence mondiale avec ses philosophes controversés (Voltaire, Descartes, ...) et ses révolutions dans le domaine de l'art ne serait plus qu'un crochet intéressant à visiter. Seulement 20% des américains considèrent encore la culture comme un domaine où la France excelle.
Il note aussi que les écrivains ont participé à ce déclinisme. Depuis 1950 et le "Nouveau Roman", la littérature française aurait sombré dans un nombrilisme à l'heure où le monde bouge très vite. Les romanciers français écrivent économiquement, élégamment mais dans uns style qui ne s'exporte pas bien et ont du mal à produire une culture populaire, Morrison prend alors l'exemple de l'autofiction. "French writers think they have to be intellectuals" dit François Busnel, directeur du magazine Lire interrogé par le journaliste.
Profitant de cela, les littératures étrangères se vendent de mieux en mieux en France : les auteurs anglo-saxon comme William Boyd, John le Carré, Ian McEwan, ... et même les auteurs populaires comme J.K. Rowling ou Stephen King, trouvent leurs places dans les listes des meilleurs ventes.
L’article de Time se conclu alors sur un conseil : si la culture française veut retrouver son éclat, il faudra profiter de son métissage. «La France est devenue un bazar multiethnique d’art, de musique et d’écriture venant des banlieues comme des coins les plus divers du monde non blanc.» Elle doit valoriser ces nouvelles richesses pour retrouver son rayonnement. Morrison pense que les secteurs les plus porteurs de la culture française seraient aujourd’hui la nouvelle chanson française, le hip-hop et le rap des banlieux, ainsi que la bande dessinée. "Car se sont des produits qui s'exportent bien.*"
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MORRISON, Dan, "The Dead of French Culture" in Time, publiée le 21/11/07 sur http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532-...
Source : *Libération
12:05 Publié dans Café littéraire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Time, Dan Morrison, littérature, française
24.11.2007
Des trains, des chiens et Monte Cristo...
Compilation des présentations du premier café littéraire du 22/11/2007
"L'enfant brûlé" de Stig Dagerman (1948).
S. Dagerman est un auteur suédois, né en 1923. Enfant naturel, il est élevé à la campagne par ses grands-parents avant de rejoindre son père dans la capitale, où il entame bientôt une carrière littéraire.
Comme journaliste, tout d'abord, sympathisant avec les mouvements anarcho-syndicalistes, un engagement auquel il restera fidèle. En 1945, il est envoyé en Allemagne pour y faire un reportage sur la situation du pays vaincu. Loin de partager l'esprit revanchard des vainqueurs, il témoigne de l'extrême misère dans laquelle se trouve le peuple allemand, qu'il voit aussi comme victime du nazisme.
C'est aussi cette année qu'il fait paraître "Le Serpent": c'est le début de sa carrière d'écrivain, un écrivain rapidement encensé par la critique comme l'un des représentants de la nouvelle littérature suédoise.
D'autres livres suivront, d'autres succès, qui ne l'empêcheront pas de mettre fin à ses jours le 4 novembre 1954: il n'avait alors que 31 ans. Après avoir laissé un bref "testament" au titre emblématique: "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier".
Cette disparition précoce pourrait le faire apparaître comme une sorte d'écrivain maudit, ce qu'il n'a jamais été: dans son pays, Stig Dagerman était un auteur célébré, il aimait les belles voitures, le foot, et les jolies femmes (sa seconde épouse est l'une des actrices fétiches de Bergman...).
Et pourtant, il laisse derrière lui une oeuvre sans concession, désespérée, certes, mais pas désespérante: Stig Dagerman, qui se décrivait comme "politicien de l'impossible", était un pessimiste combattif, que sa lucidité et son angoisse face au monde n'ont jamais empêché d'agir.
"Le thème central de mon oeuvre est l'angoisse de de l'homme moderne face à une conception du monde qui s'écroule (...) et je crois qu'une des possibilités de salut consiste à ne pas se laisser vaincre par son angoisse, ni à fuir devant soi-même, mais à affronter le danger les yeux ouverts."
Regarder les choses en face, au risque de s'y brûler, comme le héros de son roman de 1948, qui s'approche trop près de la flamme: "L'enfant brûlé".
Ce livre raconte l'histoire de Bengt, un tout jeune homme au sortir de l'adolescence, exigent, intransigeant, épris d'absolu qui va faire le deuil de l'enfance (avec la mort de sa mère) en même temps que celui de la pureté (l'amour fou et impossible) pour, après un suicide raté, accepter d'entrer dans le monde des adultes.
"On enterre une femme à deux heures"... ainsi s'ouvre le roman, sur une scène d'enterrement, l'enterrement de la mère de Bengt qui le laisse désemparé et révolté face à un père qui se mure dans un silence hostile. C'est une femme, Gunn, qui va briser ce tête-à-tête, et dont les deux hommes vont se disputer le coeur. Un amour impossible entre le fils et cette trop jeune belle-mère, qui s'achèvera dans le renoncement, peut-être moins le renoncement au sentiment amoureux que le renoncement à une certaine idée de l'amour, destructrice et auto-destructrice, qui brûle les amoureux et les coupe du monde.
C'est ce qu'apprendra Bengt, qui fera l'épreuve de cette brûlure, qui le fera souffrir - jusqu'à penser en mourir - mais qui le fera grandir aussi, le rendant au monde "car seul les enfants brûlés peuvent réchauffer les autres".
Ces personnages écorchés sont décrits sans pathos, dans un style simple et limpide, avec une grande économie de moyens, sans effets mélodramatiques. Dire beaucoup avec peu: c'est pour moi l'une des qualités des grands livres.
"L'enfant brûlé" est un livre désespéré qui, paradoxalement, donne beaucoup d'espoir: le genre de lecture dont on peut avoir besoin si l'on se retrouve tout seul, coincé sur une île déserte. Une situation qu'évoque d'ailleurs Stig Dagerman dans un autre roman, "L'île des condamnés" (une sorte de "Lost" avant la lettre!): un roman extrêmement noir, existentialiste, qui brosse un tableau sans concession de l'humanité (toutes nos petites faiblesses sont auscultées et décortiquées une à une), une humanité mise à nu à laquelle l'évasion dans la lecture n'est même pas accordée!
Voyageons donc toujours avec quelques bons livres dans notre valise, au cas où...
Laurence Brogniez
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"Océans" d' Yves Simon (1983)
Yves Simon, dont Michel Foucault a pu dire, après la publication de Océans, "il est un de ceux dont l'oeuvre aujourd'hui m'intéresse énormément, et sous toutes ses formes", fut romancier avant d'être auteur-interprète. Océans est une sorte de malle aux trésors, le jeune navigateur a tout, tout, absolument tout mis dans la malle, ses raisons et déraisons de vivres, ses vies au pluriel, ses amitiés, ses amours, ses pensées...Et, en prime, l'allégresse d'écrire, de "faire tenir" dans la malle l'univers de Léo-Paul Kovsky, dans le roman la planète d'Yves Simon. Ce roman, espèce de manufacture des rêves, raconte les aventures de ce Léo-Paul à Monterville, station thermale de l'est de la France, pour cet enfant tendre et fantasque, les océans sont de lointains mirages, de drôles de rêves... Récit de l'enfance, renaissance de l'adolescence, Léo-Paul rencontrera, après une longue fugue, l'océan, lieu poétique et géographique de toutes les imaginations, de tous les possibles. Dans cette ruée vers l'infini, Léo-Paul ne cessera de s'évader de son enfance, de l'est lointain, d'un père cheminot, d'une vie austère et sans merveille. Ce sera alors Paris, les petits boulots, les femmes, la violence, la littérature, le succès, mais aussi l'étrange, l'inquiétude, les voyages. Invitation au voyage, ce roman d'apprentissage et d'expérience montre la création, l'émergence d'un être vivant qui ne peut se réduire à une structure visible, mais représente une maille des correspondances qui unit tous les objets du monde. Même si les oeuvres d'Yves Simon se ressemblent beaucoup entre elles aujourd'hui (peut-être du fait de sa parisanisation), Océans résume l'esprit de cet auteur qui n'a jamais cessé que d'être entier dans les rumeurs du monde. Notons enfin que Le Voyageur magnifique, son sixième roman, a obtenu en 1988 le prix des Libraires. Le septième, La Dérive des sentiments, a obtenu le Prix Médicis en 1991. Pourquoi donc s'être arrêté à Paris, et ne pas avoir continué...
Pierre Jassogne
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"Transit-Express" d'Yves Simon (1975)
Inutile de revenir sur Yves Simon, chanteur-écrivain qui vient d'être présenté. Pour Yves Simon, les histoires sont partout : sur un route, dans un train, dans un café, ... elles sont inscrites partout et n'attendent que d'être racontée. Son livre Transit-Express est l'histoire de Marco A. qui un soir de vague à l'âme accepte l'offre d'un étranger rencontré dans un hall de gare : échanger ses clefs d'appartement contre un billet de train. Le voilà alors détaché tout d'un coup de tous ce qui touche à son quotidien. Depuis son wagon, Marco va réfléchir sur lui, sur sa vie, ... tout le long de son voyage allégorique. Allégorique parce que ce train dans lequel il monte sans but au départ et dont il ne connaît pas la destination ressemble étrangement au train du temps dans lequel nous aussi nous sommes montés.
L'écriture d'Yves Simon à la fois complexe et limpide est imprégnée de picturalité et de musicalité. Cet étrange mélange crée un langage qui retranscrit à la perfection les émotions d'un homme.
Même si le public l'a un peu oublié, la critique ne finit pas de louer cet écrivain talentueux qui continue à publier régulièrement ses romans et sortir des cd's. Son dernier album "Rumeurs" vient de sortir dans les bacs.
Nicolas Javaux
Autres livres présentés :
A. DUMAS, Le comte de Monte Cristo
R. BRAUTIGAN, La vengeance de la pelouse
D. ALBAHARI Globe-trotter
J. PREVERT, Paroles
K. ATKINSON, Sous l'aile du bizarre
F. KAFKA, Le procès
E. VILA-MATAS, Le voyage vertical
G. DEL GUIDICE, Le stade de Wimbeldon
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18.11.2007
Post-it !

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17.11.2007
Lectures croisées : Oreille Rouge
Cette semaine, le Particule des Manches commence ses premières "lectures-croisées".
Les chroniqueurs vont lire les mêmes romans pour partager leurs impressions et comparer leurs points de vue sur une même oeuvre. Nous commencerons par le roman Oreille Rouge d'Eric Chevillard. Mais avant de parler du roman, quelques mots sur l'auteur :
Éric Chevillard fut dans un premier tant associé à un groupe d'écrivains parmi lesquels on retrouve Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint ou François Bon.
Son premier roman, Mourir m'enrhume, est immédiatement salué par la critique. Au fil de ses oeuvres, il va imposer son propre style : il est habile à détourner les conventions de la langue et à mêler un humour décapent avec une certaine audace. Aujourd'hui, il est l'auteur de presque une vingtaine de roman dont le dernier publié aux Editions de Minuits en 2007 s'intitule Sans l'orang-outan et "Il partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines). Hier encore, un de ses biographes est mort d'ennui."*
Oreille Rouge est le roman qui fera l'objet de la première lecture-croisée du Particule des Manches. Oreille rouge est un surnom donné à un écrivain casanier qui vient un peu malgré lui en résidence d'écriture au Mali. Ainsi, il part en Afrique, pays des lions et du soleil avec l'idée d'écrire un grand poème sur l'Afrique dans son petit carnet. Son poème se change vite en carnet de voyage où se brisent l'un après l'autre les stéréotypes et les clichés qu'il avait emporté avec lui.
Dans Oreille Rouge, ce qui séduit avant tout est la manière d'écrire d'Eric Chevillard, un style particulier qui mélange envolées lyriques sur l'Afrique, réflexions intérieures et histoires de vieux conteurs africains. Avant d'être une parodie de la littérature de voyage où un écrivain en panne d'inspiration se prend pour un grand Philippe Lambillon, le livre est un poème sur l'Afrique. Une Afrique que Chevillard connaît et qu'on aperçoit entre les lignes.
Poésie, auto-dérision et critique, tels sont les ingrédients qui font d'Oreille Rouge un roman qu'on aime lire et relire.
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*in le Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes
sous la direction de Jérôme Garcin, Éditions Mille et Une Nuits
Ecrivain casanier en France, poète de l'infini en Afrique, Oreille rouge essaie de se fondre parmi la foule, de se plonger dans les grandeurs, les profondeurs de la savane. Parodie de la littérature de voyage, peut-être, mais surtout expérience d'écriture, relation de voyage entre un homme et l'inconnu. Mise en scène de cet auteur dans un espace trop grand pour lui, ce pays ne rentre pas nécessairement sur les pages de son cahier de moleskine. A travers ses mots, il voudrait contenir l'Afrique, ne cessant de se demander comment transposer ce qu'il voit dans le monde de la littérature...Profondément pénétré par l'Afrique, ce blanc qui n'est noir qu'à la nuit tombée, ramène son Afrique à Paris-Métropole, il est l'Afrique...Roman délicieux qui nous montre que l'aventure est au coin de la rue...il suffit de tourner la page!
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