28.07.2008

Les chemins de la liberté

51.jpgDiffusé en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine,  Une trop bruyante solitude est sans aucun doute le livre qui a valu le plus de notoriété à Bohumil Hrabal (1914-1997), écrivain tchèque.

Ses premières publications datent de 1963 ce qui lui permet de devenir  rapidement un des écrivains les plus populaires.
Après l'invasion soviétique de 1968, il connaîtra des ennuis avec la censure et sera interdit de publication. Avec Milan Kundera, il occupe le premier rang des écrivains tchèques tout en connaissant le succès grâce aux adaptations cinématographiques de plusieurs de ses œuvres, dont le célèbre Trains étroitement surveillés. On a pu écrire que, chez cet écrivain, « le plaisir de la fabulation semble compenser le fait que dans le contexte politique et social du régime communiste qu’il connut, ‘la vie est ailleurs’ ». 

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma « love story ». Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans  que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler en moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres […]

Travaillant dans une cave à Prague, Hanta presse du papier chaque jour depuis trente-cinq ans. Il n'est pas très efficace car il ne peut s'empêcher de s'intéresser aux ouvrages qu'il détruit, prenant notamment beaucoup de soin aux ballots de papier pressé pour ce qu'il considère comme des chefs d'œuvre. Malheureusement pour lui, Hanta est rattrapé par "une ère nouvelle" où il n'a plus sa place face à la productivité. Cri de révolte lancé contre les sociétés totalitaires, l’histoire de Hanta, narrateur du roman, s’instruit au gré de la lecture des livres rencontrés mais interdits destinés au pilon (la Bible, le Talmud, les écrits de Lao-tseu) qu’il va faire renaître sous la forme de balles de papier décoratives. Cette fable sensible et tragicomique invite les lecteurs à une réflexion sur la modernité technique et la réduction de l’humain.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, Robert Laffont, coll. "Pavillons poche", trad. du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palecinek

www.espritsnomades.com    

26.07.2008

Entre deux villes : Francis Dannemark

J'ai souvent l'impression, quand je suis au bord de la mer et qu'elle est calme, surtout le soir, qu'il y a un batteur de jazz en train de jouer très lentement, rien qu'avec ses balais, et que d'une seconde à l'autre, on va entendre un piano, une basse, un sax.

Poète et romancier belge né en 1955 à la frontière franco-belge, Francis Dannemark, est un écrivain accompli qui peut être fier de sa carrière littéraire.

Il commence à écrire très tôt : dès l'âge de 16 ans et anime déjà une petite revue littéraire. Ensuite, il jongle entre les différentes professions (professeur, traducteur, correcteur, critique, attaché culturel, ...) tout en continuant d'écrire. Après avoir longtemps animé des ateliers d'écriture, Francis Dannemark s'est ensuite tourné plutôt vers des activités d'opérateur. Il a alors commencé par organiser des rencontres littéraires et de nombreux festivals internationaux. Depuis 1998, il dirige la collection " Escales du Nord " aux éditions Le Castor Astral et est également devenu membre du comité éditorial de la collection " Carnets Littéraires " chez Estuaire.

Il a publié à ce jour une vingtaine d'ouvrages dont certains seront primés comme Choses qu'on dit la nuit entre deux villes qui a reçu le prix franco-belge des Lycéens et le prix Charles-Plisnier.

Choses qu'on dit la nuit entre deux villes, publié initialement en 1991 avait donc déjà séduit les lycéens et le jury du prix Charles-Plisnier. Quinze ans après, Francis Dannemark revient sur ce texte pour offrir aux lecteurs une nouvelle version entièrement revue, un nouveau texte plus mûr, moins naïf, réécrit dans un style encore plus épuré.

"Entre deux villes, entre deux vies, Wolf et Lena se rencontrent, à l'occasion d'un mariage dont ils doivent être les témoins. Voilà de quoi faire une ou plusieurs histoires d'amour, au gré d'une conversation au bord de mer, en hiver, quand tout le monde est ailleurs.
Entre deux villes, Wolf et Lena ne font qu'effleurer, avec la complicité de la nuit, un amour qui aurait pu être. L'amour, ce sera pour demain, et avec quelqu'un autre. Mais il n'est pas interdit d'être heureux en attendant le bonheur ; c'est peut-être le meilleur moyen pour le trouver : telle est la morale que nous suggère ce récit écrit comme à mi-voix."

Histoire d'une amitié qui naît progressivement sur les ruines d'un mariage raté, le long de la Mer du Nord et avec une musique de jazz en fond sonore. Un petit livre, court, poétique, magique, qui caresse l'âme, raconte l'éphémère et cache une sensibilité exacerbée.

Petit livre qu'on se surprendrait à lire la nuit entre deux villes.

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Francis Dannemark, Choses qu'on dit la nuit entre deux villes, Éditions Le Castor Astral, coll. "Millésimes". Préface de Xavier Hanotte, 2006.

22.07.2008

James Salter ou les reliques de l'amour

Né à New York, James Salter est un auteur de romans et de nouvelles. Après avoir été pilote dans l’US army, il va vite s’adonner à sa grande passion : l’écriture. Avant de se consacrer pleinement à la fiction, il a d’abord fait paraître plusieurs témoignages sur ses années de guerre en Corée. Un sport et un passe-temps, qui décrit une torride passion amoureuse entre une jeune française et un Américain en France, fut largement salué par la critique et le public.

Francophile, James Salter l’est par ses descriptions d’une France tranquille, profonde, celle des petites villes de Province, loin de l’agitation parisienne, celle des silences profonds, de ces vies invisibles. Dans Un sport et un passe-temps, tout cela est concentré dans les amours d’une jeune française, Anne-Marie Costallat et d’un étudiant américain, Phillip Dean, dans leurs aventures dans des chambres d’hôtel à la tombée du soir, le long d’après-midi pluvieux, de mensonge, de plaisir, de gêne et d’impudeur. James Salter est « un écrivain exigeant, qui ménage sa plume et son inspiration: cinq livres en quarante ans... autant dire qu'il prend le temps de les fignoler(…) Il déteste le pathos, les grandes envolées lyriques qui n’ont pas besoin de tournures sophistiquées et de mots rares. » (Pascale Frey, Lire

Comme dit Rilke, dans la vie il n’y a pas de classe pour débutants, on vous demande toujours le plus difficile tout de suite. Le court récit de Salter nous plonge immédiatement entre répétition et impression de mots et d’actions, d’ennui et d’exaltation, d’autant plus par le fait que l’identité du narrateur est volontairement floue. Je suis le poursuivant. Ce qui revient à dire que je suis celui qui sait, au contraire de Dean, mais tout de même c’est loin d’être égal. (…)Je suis seulement le serviteur de la vie. Lui il l’habite. Outre d’être un exercice de style situé dans une France provinciale, l’écriture de James Salter est tout à fait  « rare et éblouissante »  comme l’a écrit John Irving.
 
Certes, il s’agit d’une histoire d’amour, une de plus, mais elle s’écrit avec une précision troublante dans les scènes érotiques, dans ce réalisme obsessionnel qui cherche à démontrer la faiblesse de cette réalité. Telle la Delage qui continue silencieusement sa route la nuit, de ville en ville, le roman épuise toutes les nuances des « reliques » de l’amour : innocence, perversité, fraîcheur, voyeurisme, …Face à l’amour des corps, à cette folle nourriture terrestre, le roman nous ramène sans cesse à la mélancolie et à sa solitude. Il n’y a rien qui ne t’appartienne, tout ce que je pense, tout ce que je suis capable de ressentir est à toi. Je suis seulement embarrassée de ne pas en savoir assez. Mais ça m’est égal si tu ne m’appartiens jamais, je veux seulement être à toi, sois dur avec moi, strict, mais ne t’en va pas, fais seulement comme si tu étais avec une autre fille- Je t’en supplie. Je mourrai, autrement. Je comprends maintenant qu’on puisse mourir d’amour.
 
James SALTER, Un sport et un passe-temps, Editions de l’Olivier (traduction de Philippe Garnier)
www.lire.fr

Lectures au long cours II

Le temps des vacances, le temps des escales, le temps d'ouvrir bien grandes portes et fenêtres... Parce qu'avec les mois d'été nos journées paraissent plus vastes, et plus grands les horizons, la librairie Point Virgule a sélectionné pour vous cinq livres libres et vagabonds, des livres comme des trésors cachés, des livres qui font rêver, penser, voyager. Lisez, c'est l'été !

un_livre_blanc1.jpgPhilippe Vasset, Un livre blanc, Fayard.
Sur les cartes IGN de la région parisienne figurent des espaces blancs, comme si aucune description ne pouvait venir à bout de la réalité qu'ils recouvrent ; cela pique la curiosité de Philippe Vasset, qui s'en va chercher l'aventure au coin de la rue et ramène un étonnant portrait de ces terres de mystères en plein coeur de nos villes.


arton949-7b1f2.pngTakis Théodoropoulos, L’invention de la Vénus de Milo, Editions Sabine Wespieser.
Au début du 19e siècle, l’Europe tout entière se prend de passion pour l’Antiquité grecque. C’est dans ce contexte qu’en 1820, sur une petite île des Cyclades, un paysan découvre dans son champ la statue qui allait devenir la célèbre Vénus de Milo. Commence alors une suite de péripéties plus rocambolesques les unes que les autres : sur fond de rivalités entre Anglais et Français pour s’attribuer la statue, intrigues amoureuses, trafics d’œuvres d’art, manipulations en tous genres mènent une sarabande effrénée. On en oublierait presque le principal : est-ce vraiment Vénus qui se cache sous les traits de cette femme énigmatique ? L’invention de la Vénus de Milo est un délicieux conte philosophique, qui explore avec humour et fantaisie les immenses territoires de la vanité des hommes.

arton818-a0614.jpgAntony Moore, Swap, Jöelle Losfeld.
Propriétaire d’un librairie de bandes dessinées à Londres, Harvey Briscow vit avec une unique obsession : récupérer l’exemplaire du "Superman n°1" qu’il a donné, à l’âge de douze ans, au souffre-douleur de son collège. Une BD devenue mythique, dont la valeur pourrait changer le destin du pauvre Harvey, perdu dans ses fantasmes de vie meilleure. Lorsqu’il se retrouve enfin son ancien condisciple, les choses ne vont pas du tout se passer comme il l’entendait et notre antihéros va s’enliser dans un imbroglio tragi-comique à la mécanique inéluctable. Drôle et efficace, ce premier roman oscille joyeusement entre comédie à l’anglaise et polar, dans un style grinçant et ironique. Une vraie réussite !

arton817-a5298.jpgPete Dexter, God's Pocket, L'Olivier.
Leon Hobbard, petit voyou engagé comme maçon sur un chantier de Philadelphie, se fait estourbir d’un coup de tuyau de plomb par le vieil ouvrier noir qu’il menaçait. Cet "accident de travail" va provoquer des effets en série que Pete Dexter nous donne à lire avec un époustouflant brio. Saupoudrant son récit d’un humour cinglant, il nous mène à la découverte du "pire quartier de toute l’Amérique" : God’sPocket, enclave pauvre du Sud de Philadelphie. En une succession de scènes de la vie mafieuse et journalistique, Dexter construit un roman à rebondissements mi-affligeatns, mi-cocasses... où l’on peut rencontrer tant l’amour que la mort. Un livre coup de poing à l’univers inoubliable

9782020872324.gifWilliam Boyd, La vie aux aguets, Seuil, Point.
De l'espionnage considéré comme l'un des beaux arts... Dans la moiteur de la canicule de 1976, une jeune Anglaise reconstitue le puzzle de l'histoire de sa mère : pièce par pièce se dessine le portrait d'une espionne de haut vol, prise dans un jeu de séduction et de manipulation alors que débute la Seconde Guerre mondiale... Boyd excelle à brouiller les pistes de la vérité et du mensonge, à superposer les identités, à interroger les zones d'ombre inavouées. Sa Vie aux aguets est un intense plaisir de lecture.

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Tous ces livres sont disponibles à la librairie Point Virgule, rue Lelièvre 1 à 5000 Namur. (tél. 081/22.79.37 ou par mail))


17.07.2008

Renaissance italienne : entre éducation sentimentale et modification réussie.

Autour d’une nouvelle histoire d’amour sur fond de Toscane, Eric Laurrent propose dans Renaissance italienne ( Ed. de Minuit) un véritable roman plein de suspense où les phrases nous mènent sur des chemins de plus en plus sinueux, au risque de s’y perdre. Sortant d’une séparation brutale avec Clara Stern, le narrateur est sans cesse ramené à la femme aimée dans les lieux qu’ils ont fréquentés. Son voyage à Florence lui a permis de laisser sa pensée s’abandonner à d’autres beautés, celles de la culture brillante du Quattrocento. Malgré cela, le retour à Paris le ramène au souvenir de Clara, dont la reconquête se fait de plus en plus inespérée, au point de la haïr. C’est alors que le récit arrive à un tournant : délaissant sa vie parisienne, s’enfermant du monde, il se met à écrire son histoire avec Clara Stern, une histoire ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Revenu à la vie, il rencontre chez un ami commun Yalda, en partance dès le lendemain en Toscane, qui lui propose de la rejoindre. « De retour de Florence, où j’étais allé passer une dizaine de jours pour oublier Clara Stern, je ne pouvais imaginer que le destin me ramènerait en Toscane quelque neuf mois plus tard – et encore moins que j’y trouverais l’amour. » Yalda le déroute, tant par sa fragilité, son naturel, ses rires que par l’émotion qu’elle engendre chez le narrateur, troublé leur complicité instinctive et leur goût partagé pour les beautés italiennes de la Toscane.

 

Outre cette histoire, ce récit n’est pas sans rappeler à certains moments Les Fragments d’un discours amoureux de Barthes, voire même pour certains détails La Modification de Butor. Toutefois, Eric Laurrent a su développer un style d’une élégance rare, «pesant chaque syntagme, chaque terme, en reprenant sans cesse la formulation, jusqu'à la refondre entièrement des dizaines de fois, hésitant bientôt entre une infinité de combinaisons possibles dont nulle n'était en définitive meilleure qu'une autre, toutes s’affirmant comme de purs exercices de style», le tout mêlé à certaines scènes faites d’autodérision et d’humour, comme si le narrateur, dans l’exercice de la réécriture, se dédoublait dans le récit d’une histoire amoureuse, entre un homme plein de passion et de déraison et l’écrivain plongé dans un univers reconstruit. «Tout soupirant est aliéné en effet, deux fous cohabitant en lui, l'un frappé d'un excès de passion, l'autre, d'un excès de raison, lesquels n'ont de cesse de se disputer tour à tour son esprit. (…) Cette oscillation permanente entre espoir et dépit, certitude et désillusion, m'empêchait de prendre toute initiative.» Œuvre à la fois postmoderne, baroque, burlesque même, l’écriture de Laurrent cherche à se détacher de la réalité immédiate pour établir des ponts avec la littérarité de ses propres expériences, l’intermédialité avec les œuvres d’arts. Ce roman est véritablement un « catalogue » des possibilités narratives offertes au roman contemporain français : Renaissance italienne évolue à la fois entre écriture de soi et autofiction, tout en essayant de trouver par un style extrêmement construit par le regard notamment, à donner ce goût renouvelé des objets et des descriptions.

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Eric Laurrent, Renaissance italienne, Ed. de Minuit, 2008.

www.leseditionsdeminuit.eu

16.07.2008

Lectures au long cours I

Le temps des vacances, le temps des escales, le temps d'ouvrir bien grandes portes et fenêtres... Parce qu'avec les mois d'été nos journées paraissent plus vastes, et plus grands les horizons, la librairie Point Virgule a sélectionné pour vous cinq livres libres et vagabonds, des livres comme des trésors cachés, des livres qui font rêver, penser, voyager. Lisez, c'est l'été !

9782710308485.jpgJean de la Ville de Mirmont, Les dimanches de Jean Dézert, Cent Pages.
Jean de la Ville de Mirmont est un auteur méconnu. Né en 1886, ami de Mauriac, il meurt au champ d'honneur en novembre 1914. Son Jean Dézert appartient à une lignée de héros minuscules, "hommes de peu et de trop malgré tout". Employé par le Ministère de l'Encouragement au Bien, Jean Dézert mène une vie morne. Sa spécialité, c'est l'attente du dimanche, jour qu'il chérit particulièrement. Allez comprendre ... Un auteur à (re)découvrir, et un petit éditeur à soutenir.

9782707320315.jpgEric Laurrent, Renaissance italienne, Minuit.
Oui, Eric Laurrent est un dandy ; oui, ses allures sont snobs et son emploi du subjonctif parfaitement suranné, d'une préciosité hors norme. Il s'agit donc d'un auteur hautement critiquable... mais tout simplement génial ! Il nous revient ce printemps avec un texte magnifique. Dans l'espoir d'oublier un amour déçu, le narrateur gagne la Toscane et rejoint la belle Yalda Apadana. Très vite, ce séducteur incorrigible se prend au piège de l'amour, envoûté par cette femme mystérieuse qui ne se laisse décidément pas séduire comme les autres... Un verre de Chianti partagé un soir dans un jardin, des visites impromptues d'églises éloignées, l'écoute de Buxtehude dans une voiture la nuit, des silences prolongés face à des paysages lumineux ou des fresques de la Renaissance... autant de moments sublimes volés au quotidien et rendus avec force, humour et mélancolie. Un texte d'une rare fulgurance.

9782267019674.jpgEnrique Vila-Matas, Explorateurs de l'abîme, Bourgois.
Des nouvelles pour savourer la fantaisie, l'érudition et la passion pour le vertige du grand écrivain espagnol. Comme toujours, on sort de cette lecture éblouis par le feu d'artifice d'intelligence dont Vila-Matas nous régale. A noter aussi, dans la belle collection "Titres", un recueil d'essais délicieux et décalés : Le voyageur le plus lent est une fascinante flânerie en compagnie de Kafka, Perec, Pessoa.

no_country_for_old_men___non__ce_pays_n_est_pas_pour_le_vieil_homme,5.jpgCormac McCarthy, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, Seuil, Points.
L'Amérique n'est plus ce qu'elle était : McCarthy le démontre d'éblouissante façon dans ce roman à mi-chemin entre le western et le thriller. Un homme en cavale est poursuivi par un tueur implacable pour s'être emparé, après une tuerie entre trafiquants de drogue, d'une mallette bourrées de dollars. Une course-poursuite ponctuée par les réflexions pleines de mélancolie d'un vieux shérif chargé de démêler l'affaire. Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme est un texte magnifique et troublant qui dépeint avec un terrible pessimisme l'évolution des Etats-Unis. Sans concession. Le roman a récemment été porté au cinéma par les frères Cohen qui ont su rendre toute la richesse du récit.

modiano-2.jpgPatrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard.
Que pouvait écrire Patrick Modiano après Un pédigree, texte fulgurant qui laissait aux lecteurs les clés de son univers si fragile ? La réponse tient dans son nouveau roman, magnifique et obsédant. Modiano y arpente une fois encore le Paris trouble et diaphane des années '50-'60, ses nuits, ses fièvres, ses cafés où erre une jeunesse perdue à elle-même. Un roman sombre et précieux sur la mémoire, la solitude et le mystère au coeur de toute vie.


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Tous ces livres sont disponibles à la librairie Point Virgule, rue Lelièvre 1 à 5000 Namur. (tél. 081/22.79.37 ou par mail)

14.07.2008

Raymond Carver, n'en faites pas une histoire

Raymond_Carver.jpg

Après avoir abordé Kerouac ou Fante l'année passée, le Particule des Manches vous propose de poursuivre son voyage - immobile- à travers la littérature américaine : cet été, nous nous arrêterons sur plusieurs auteurs, connus et moins connus. Cette semaine, place au monde de la nouvelle, un genre à succès aux Etats-Unis,et à l'un de ses maîtres : Raymond Carver.

Comme l’écrit Nicole Chardaire, « l’œuvre de Raymond Carver tient en quatre volumes de nouvelles et en quelques poèmes…C’est peu. » Pourtant, il est considéré aujourd’hui comme un des grands maîtres de la nouvelle, tant par son style « minimaliste » (même s’il s’en défendait) que par un univers plein de noirceur et de solitude, savant mélange de la clarté d’un Tchekhov et du ton menaçant de Kafka pour décrire en détail le désespoir quotidien. « En apparence, rien ne se passe dans les histoires que raconte Carver, ou presque rien. Mais sous ce rien, sous l’incompréhension, le désœuvrement, la pauvreté, la maladie se cache un sentiment simple : le malheur. » Et le malheur de s’hypertrophier dans l’univers romanesque de Carver, comme il le dit lui-même : «Dans un poème ou une nouvelle, on peut décrire des objets parfaitement triviaux dans une langue on ne peut plus banale, mais d'une grande précision, et doter lesdits objets d'une force considérable, et même confondante.»

Sa vie d’ailleurs ressemble à celle des personnages de ses nouvelles : fils d’ouvrier, il est forcé de travailler dès son plus jeune âge, et fera un nombre incalculable de petits boulots. Une situation qui n’empêche pas Carver de s'intéresser à l'écriture puisqu’il prendra des cours de création littéraire avec le romancier John Gardner, qui eut une influence importante dans sa vie de l'écrivain. C’est seulement dans les années 70 et 80 que sa carrière d'écrivain décolle enfin, années durant lesquelles il travailla à droite et à gauche tout en essayant d'écrire : en effet, à partir de 1976, année de la publication de Tais-toi je t'en prie, sa notoriété ne cesse de croître. Malgré son alcoolisme, il s’agit d’une période très prolifique pour Carver où il publie ses principaux recueils de nouvelles. A son propos, Pierre Assouline écrit qu’ « il était le maître d’un genre dans lequel bien peu ont révélé une sensibilité si aiguë qu’on l’eut dit portée à son point d’incandescence. La nouvelle était son territoire d’élection, la réduction lexicale au strict nécessaire associée à une certaine légèreté passait pour être sa musique intérieure, et la brièveté son rythme propre. »

Parlez-moi d’amour ou l’absence sauvage de l’amour.

Ce recueil de 17 nouvelles ( Le Livre de Poche) nous plonge dans la plus totale désespérance, celle de couples déglingués, de familles déchiquetées, bref d’une humanité à la dérive. Dans ce portrait sans concession, Carver nous peint l’Amérique profonde engluée dans une médiocrité poisseuse qui a perdu toute son innocence, déchirée par cette cruauté quotidienne, prison dorée dans la recherche du bonheur auquel les personnages des différentes nouvelles ont tous aspiré. Des personnages, d’ailleurs, qui sont loin d’être de simples voyous, mais bien des petits bourgeois, employés ou fonctionnaires, tous un peu alcooliques, tous un peu paumés, tant ils sont dévorés par la routine, l’ennui et l’envie.

Sources :

Raymond Carver, Parlez-moi d’amour, Paris, Le Livre de Poche, coll. Biblio. (préface de Nicole Chardaire)

Blog littéraire de Pierre Assouline, La République des livres (www.lemonde.fr)

www.evene.fr

10.05.2008

Le retour du grand récit : Djian et autres

1536327834.jpgDoggy Bag est la dernière invention du désormais bien connu Philippe Djian. Il s'agit d'une série qui retranscrit, saison après saison, le destin de ses personnages stéréotypés sur le mode "série américaine". Attention donc, mensonges, passions impossibles, scènes de cul et crises de nerfs sont au rendez-vous. Projet inédit ou début d'une nouvelle tendance littéraire ?

Philippe Djian est "l'écrivain le plus imprévisible de la littérature française, capable du meilleur, mais aussi du franchement moins bon. Un garçon mal élevé qui se fout totalement de ce que l'on pensera de lui, des bonnes et des mauvaises cases où l'on range les romanciers de littérature générale. Ce type-là écrit comme il respire et tant pis si, parfois, il a mauvaise haleine"*.

Doggy Bag, on aime ou on n’aime pas mais, on est forcé de reconnaître que Djian, toujours très soucieux de son style, a réussi son pari audacieux d'imposer son propre style romanesque aux feuilletons de familles. C'est lorsqu'il découvre les "nouvelles" séries américaines telles que "Les Soprano", "Six Feet Under", ... que lui vient l'idée de choisir cette forme, de l'appliquer à la littérature et ainsi de pouvoir jouer avec les "coins inexplorés du roman normal". En effet, la série lui permet de mettre en scène tout un éventail de personnages très stéréotypés qui lui ouvrent les portes de plusieurs univers : la secrétaire amoureuse de son patron, les beaux gosses trop malins, la mère alcoolique, ...

Pourtant, si l'idée de Philippe Djian est audacieuse, elle n'est pas tout à fait nouvelle. En effet, un article du Magazine Littéraire** viendrait replacer le succès de la série dans une tendance actuelle qui remettrait au goût du jour le roman-feuilleton. Ce dernier, né avec les premières publications des Mystères de Paris d'Eugène Sue en 1842 s'était éteint dans les années qui précèdent la Grande Guerre. Le public, de plus en plus féminisé, s'est à cette époque détourné du roman d'aventures pour préférer les histoires plus sentimentales.
Mais aujourd'hui, de récentes publications montrent que les écrivains retournent aux sources du genre : les éditions Phébus ressuscitent l'oeuvre de Zevaco, Zulman réédite les romans de Dekobra et le héros de Rohmer. François Taillandier avait déjà ouvert la voie en 1994 en publiant Les mémoires de Monte-Cristo tandis que récemment on vient de retrouver, Le Chevalier de Sainte-Hermine, l'ultime roman-feuilleton de Dumas, maître du genre, qui a été achevé par Claude Schopp.

Philippe Djian se place dans donc dans cette tendance qui cherche à nouveau à pour nous divertir, nous amuser tout en nous instruisant. Il n'est désormais plus le seul à transposer l'univers des séries dans ses créations littéraires. Martin Winckler vient en effet de se lancer dans le même jeu !


La suite, évidemment, au prochain épisode !

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Djian, Philippe,Doggy Bag, saison 1, 2, 3 et 4, Ed. 10/18, 2005-2008.
Interview vidéo de Philippe Djian sur Doggy Bag


Sources :
* Christine Ferniot, "Dérapages dans le vermouth", Lire, octobre 2005.
**Aubel François & Perrier Jean-Claude, "Le grand retour du roman-feuilleton, à suivre ...", Le Magazine Littéraire, n°475, mai 2008.

01.05.2008

Michel Lambert ou la renaissance de la nouvelle

Né à Aïcha (ancien Congo belge) en juin 1947, Michel Lambert est tour à tour journaliste (Télémoustique, Trends Tendances, actuel rédacteur en chef du Carnet et les Instants), romancier, nouvelliste. Il est le confondateur et organisateur du prix Renaissance de la nouvelle, crée en 1991 et destiné à promouvoir la nouvelle de langue française. 

Dans la vraie nuit de l'âme : la "renaissance" de la nouvelle

Depuis De très petites fêlures(L'Âge d'Homme, 1987), Michel Lambert s'est imposé dans le domaine de la nouvelle en Belgique. Il n'a cessé d'approfondir un univers romanesque dominé par la tristesse et la dérision. Ses personnages maladroits, désarmés, souvent cruels ou cyniques, ont en commun un désespoir viscéral, une fatalité qui les pousse à l'autodestruction, au silence et à la perte. S'ils irritent par leur passivité, leur incapacité "dramatique" d'adhérer à l'ordre (social,...) ne laissera pas indifférent le lecteur. Chacun d'eux illustre le problème de la solitude et de l'incompréhension, le "tragique" de cette soif d'amour qui dévore et qui ne trouve que la solitude des autres pour s'étancher.

La force des nouvelles de Michel Lambert se trouve "viscéralement" sur le personnage, un personnage à la fois multiple et unique, autour duquel gravite une série de constantes qui confèrent à l'oeuvre son originalité et sa cohérence (décor essentiellement urbain,...) Dans Une touche de désastre (Éditions du Rocher, 2006), les personnages nous ressemblent "étrangement", tel un miroir posé sur la solitude et l'inadaptation de notre propre condition. Les couleurs de ces personnages sont les nôtres, certains jours. Une touche de lâcheté. Une touche de mélancolie. Une touche de cocasserie. Une touche de bonté. Et une touche de désastre.

Simple, nette, précise, sobrement imagée, l'écriture sert à merveille le dessein de l'auteur, dont l'univers romanesque, très contemporain dans l'évocation réaliste de l'existence quotidienne, touche à l'universel par la peinture subtile des caractères.

"L'improbable rencontre ": découverte de l'écrivain à Namur dans le cadre de "Je lis dans ma commune"

"Toutes les histoires qui me venaient à l'esprit portaient en elles une touche de désastre."Cette phrase de F. Scott Fitzgerald ouvre et résume l'esprit du dernier recueil de nouvelles de Michel Lambert, Une touche de désastre (Op. cit.) dans lequel les personnages multiplient les journées qui tournent en rond, les jours de cafard et de pluie, où les sentiments, les manques ou les silences se suivent et mettent en scène la vie des gens de tous les jours, avec leur propre participation. C'est la réalité toute simple, mais réinventée (réécrite) et jouée par les intéressés eux-mêmes. Le personnage évolue au fur et à mesure de la nouvelle, à partir d'un évènement intérieur, sans nécessairement voir cette évolution, proche de la perte et de l'autodestruction, que le personnage épouse sans nécessairement s'y accomoder.

Pour Michel Lambert, ce qui caractérise l'écrivain, c'est d'abord et avant tout le travail de l'écriture, une écriture dont la simplicté est guidée par cette volonté d'écrire ce que l'on voit. "Il y a deux sortes d'écrivains, ceux qui écrivent la vie réelle, et ceux, comme moi, qui écrivent la vie possible, une vie par procuration en partant de l'extérieur pour rattraper le personnage. C'est voir comment je me débrouillerais dans une situation que je n'ai jamais vécue, apporter une réponse différente par la fiction en laissant les choses telles qu'elles sont, sans rien expliquer, en assimilant la matière." L'auteur apparaît ainsi en retrait, distant par rapport au sujet :" il s'agit de voir les personnages, sans aucune projection de l'émotion, en suivant la logique interne des personnages. Si l'histoire est inconsciente, l'écriture est maîtrisée ; elle donne l'impulsion, la musicalité, elle varie autour de thèmes. Elle est motivée uniquement pour aller vers l'inconnu grâce à des choses observées, dans le possible."

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Michel Lambert, Une touche de désastre, Ed. du Rocher.

 

 

 

14.04.2008

Ecrire l'histoire : Daeninckx et "Itinéraire d'un salaud ordinaire"

a. L'auteur : Didier Daeninckx 

Né en 1949, à Saint-Denis, Didier Daeninckx a exercé pendant une quinzaine d’années les métiers d’ouvrier imprimeur, animateur culturel et journaliste. En 1984, il publie Meurtres pour mémoiredans la « Série Noire » de Gallimard. Il a depuis fait paraître une trentaine de titres qui confirment une volonté d’ancrer les intrigues du roman noir dans la réalité sociale et politique.
Il est également l’auteur de nombreuses nouvelles qui décrivent le quotidien sous un aspect tantôt tragique, tantôt ironique, et dont le lien pourrait être l’humour noir.
Il a obtenu de nombreux prix (Prix populiste, Prix Louis Guilloux, Grand prix de littérature policière, Prix Goncourt du livre de jeunesse...), et en 1994, la Société des Gens de Lettres lui a décerné le Prix Paul Féval de Littérature Populaire pour l’ensemble de son œuvre.
Didier Daeninckx travaille en tant que journaliste à Amnistia, un quotidien en ligne d’information et d’enquêtes.

b. Le livre : Itinéraire d'un salaud ordinaire (Gallimard) 

Clément Duprest, brillant étudiant en droit, intègre la police nationale en 1942. Contrairement à certains de ses collègues, Duprest ne 'fait pas de politique' : il va se contenter de mettre au service de ses patrons son intelligence et son sens de l'observation. Au sein de la 'brigade des propos alarmistes', il est chargé de repérer et de neutraliser les individus hostiles à Vichy... Ainsi commence la longue carrière d'un fonctionnaire que certains diraient irréprochable. Duprest sera mêlé, au cours de sa vie, à nombre d'événements qui ont marqué la chronique. Didier Daeninckx, à travers les faits et gestes quotidiens d'un salaud tout à fait ordinaire, nous invite à revisiter quarante ans d'histoire française, depuis la rafle du Vel' d'Hiv jusqu'à la candidature de Coluche à l'élection présidentielle de 1981 : Occupation, Libération décolonisation, affaires politiques et mafieuses, mouvements étudiants, grèves ouvrières, répression policière...  Le savoir-faire du romancier s'appuie à la fois sur une analyse très fine des comportements humains et sur une multitude de détails véridiques, autant d'éléments qui rendent captivant cette traversée d'un demi-siècle d'histoire.

c. Le roman et l'histoire

Le roman mêle à la fois l'écriture du monde et de l'Histoire : il s'agit d'une écriture "apocalyptique" (histoire et politique) où le roman accentue des idéologies qui préfigurent le contemporain. Comparant l'administration étatique à une entreprise industrielle, le roman repose sur un régime allégorique, et dans le cas de Daeninckx, les multiples retours entre l'histoire et son actualité -débarrassée des contraintes idéologiques- permettent de cibler une période historique (Vichy, la Ve République, Mai 68,...) et de la revisiter. Aussi, la proportion entre les faits historiques et l'imagination est variable et inégale : la position "interrogative" de l'histoire est si prégnante que la fiction se transforme chez Daeninckx en roman policier. D'ailleurs, l'auteur consacre une grande part de son oeuvre à rappeler certaines exactions complaisamment masquées ou oubliées, à chasser aussi bien les collaborateurs recyclés dans les allées du pouvoir ou de la police que les historiens négationnistes.

La littérature contemporaine tente ici de s'ouvrir sur les interrogations présentes du sujet et sur une actualité de la critique sociale, notamment sur les modes de déliaison sociale imposés par l'univers urbain contemporain dans la société post-industrielle. Chez Daeninckx, le roman policier et/ou d'investigation s'est en effet autorisé des incursions dans le domaine politique. Cette forme d'enquête, qui fait fiction d'évènements réels, révèle ainsi des pratiques criminelles dissimulées : Daeninckx stigmatise dans toute son oeuvre l'infiltration des milieux policiers par l'extrême droite et le révisionnisme, la situation faite aux immigrés clandestins,... Les évènements réels servent ici de prétexte. L'auteur s'inquiète du totalitarisme rampant qui menace les démocraties vieillissantes, lorsque désinformation, manipulation et raison d'État soumettent l'individu à leur pouvoir. L'impasse idéologique peut alors conduire à une vision nihiliste de l'homme et du monde.

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DAENINCKX, Didier, Itinéraire d'un salaud ordinaire, Paris, Gallimard, 2006.

VIART, Dominique et VERCIER, Bruno(dir.), La littérature française au présent, Paris, Bordas, 2008.

                                                                                                                                                                          

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