31.01.2009
"La Jeune Belgique", un réveil littéraire ?
Dans l'histoire littéraire, le début des années 80 revêt une importance toute particulière, celle de l'avènement de la modernité en littérature. En effet, la vie littéraire s'anime sous l'impulsion d'une « pléiade » de jeunes écrivains. Ceux-ci, nés la plupart entre 1850 et 1860, favorisent l'émergence d'une « nouvelle » littérature, en s'affranchissant de l'académisme et du nationalisme pour se rattacher aux courants modernes, notamment français, mais en les adaptant et en les transformant. Signe de cette « renaissance », l'année 1881 est marquée simultanément par deux évènements révélateurs : la parution du roman de Camille Lemonnier Un Mâle, qui remporte un succès sans précédent dans notre histoire littéraire et la naissance de la revue La Jeune Belgique, qui va très vite montrer un esprit de nouveauté et de liberté. Devenant l'organe fédérateur qui faisait jusqu'alors défaut, la fondation de La Jeune Belgique annonce un profond changement dans notre histoire littéraire et coïncide avec l'autonomisation de la littérature belge, en permettant, d'une part, de rallier la plupart des jeunes poètes qui se réclament de l'avant-garde, mais aussi en réussissant à publier les principaux représentants de cette génération littéraire: Verhaeren, Rodenbach, Maeterlinck,...
On comprend dès lors que le mouvement de 1880 soit considéré par beaucoup d'historiens comme le véritable « éveil » de la littérature belge. Pourtant, dès avant 1880, des signes avant-coureurs annonçaient un changement de mentalité. Profitant de ces multiples changements, La Jeune Belgique eut le mérite de rassembler des tentatives jusqu'alors distinctes, et d'accélérer par là les mutations littéraires. Ce mouvement s'accompagne en effet d'une multiplication des revues, qui seront, auprès des jeunes, le véhicule de leurs idées novatrices. Par ailleurs, ces jeunes écrivains sont en général passés par l'université, celle de Louvain (Verhaeren, Gilkin, Giraud,...) et de Bruxelles (Waller,...), et le revue est, à son départ, la synthèse de différentes revues d'étudiants. Aussi se font-ils tous une nouvelle idée de la littérature : leur formation universitaire leur permet d'avoir une vue élargie sur les choses et le monde, détachée de tout particularisme, pour s'ouvrir sur une conscience sociale, renforcée en plus par un contexte marqué par de profondes mutations sociales et politiques. Au milieu de ces turbulences, le renouveau littéraire sera le signe pour cette nouvelle génération de se mettre en rébellion contre le conservatisme de la génération précédente, celle de leurs pères. Réclamant un changement de société, les jeunes sont animés par une violente contestation à l'égard des principes et des valeurs de la bourgeoisie, dont ils sont pourtant originaires.
Fédérant les efforts des jeunes écrivains de sa génération, et désireux de donner à la Belgique, sa première génération d'écrivains, le directeur de La Jeune Belgique, Max Waller n'a pas « la volonté de fonder une école, mais bien celle de créer un milieu dans lequel la jeune génération littéraire pourrait se reconnaître et s'affirmer, c'est là le sens de sa devise « Soyons nous ». »1 Au départ, celle-ci n'a donc rien d'une revue avec un programme déterminé, mais La Jeune Belgique se présente avant tout comme le lieu de rassemblement de toute une génération. Son seul mot d'ordre tient alors dans le refus de l'académisme et dans l'exaltation de l'individualité en littérature. En se fondant sur l'éclectisme et la jeunesse et, en permettant l'inscription historique de la modernité littéraire, La Jeune Belgique entraîne avec elle les principaux courants esthétiques de l'époque, ce qui lui confère une autorité sans égale, une autorité littéraire dont la revue prend conscience dès le départ. En outre, cette diversité des sensibilités reflète bien la complexité du champ littéraire : les différents courants qui vont marquer la production littéraire des années 80 y sont alors en germe.
L'étude de La Jeune Belgique se justifie donc à plusieurs titre : d'une part, on assiste simultanément à l'arrivée d'un grand nombre d'écrivains, nés entre 1850 et 1860; d'autre part, le mouvement créé par ces jeunes ne se limite pas seulement à cette seule revue, mais s'inscrit dans un cadre plus vaste, celui d'une vie littéraire instituée et marquée par des questions esthétiques. En effet, cette génération va être traversée par divers mouvements littéraires, qui vont tantôt s'accorder, tantôt s'opposer. Les deux dernières décennies du XIXe siècle signent ainsi l'émergence d'une génération d'écrivains qui se partagera entre roman et poésie, entre Parnasse, naturalisme et symbolisme. En outre, la génération arrivée avec La Jeune Belgique est considérée comme la première de notre histoire, à la manière de ce qui s'est passé avec les romantiques en France. Première, parce qu'elle s'est constituée à ses débuts comme un ensemble homogène, pris dans la force de la jeunesse et de l'avant-garde contre les structures littéraires de l'époque, permettant l'autonomisation de la littérature. Néanmoins, cette cohésion générationnelle tend ensuite à se polariser, plus le champ littéraire s'affirme, et plus les auteurs cherchent à conquérir un pouvoir symbolique, toujours plus important. Tout cela favorise des tensions et des conflits au sein de la même génération. Face à cette situation, et parce qu'elle veut rester l'élément déclencheur de cette renaissance littéraire, La Jeune Belgique prend position, passant d'un ensemble cohérent à un sous-ensemble générationnel, se réduisant progressivement à une seule esthétique, celle du Parnasse, et à un nombre réduit de membres.
Bibliographie
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