28.07.2008
Les chemins de la liberté
Diffusé en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine, Une trop bruyante solitude est sans aucun doute le livre qui a valu le plus de notoriété à Bohumil Hrabal (1914-1997), écrivain tchèque.
Ses premières publications datent de 1963 ce qui lui permet de devenir rapidement un des écrivains les plus populaires.
Après l'invasion soviétique de 1968, il connaîtra des ennuis avec la censure et sera interdit de publication. Avec Milan Kundera, il occupe le premier rang des écrivains tchèques tout en connaissant le succès grâce aux adaptations cinématographiques de plusieurs de ses œuvres, dont le célèbre Trains étroitement surveillés. On a pu écrire que, chez cet écrivain, « le plaisir de la fabulation semble compenser le fait que dans le contexte politique et social du régime communiste qu’il connut, ‘la vie est ailleurs’ ».
Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma « love story ». Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler en moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres […]
Travaillant dans une cave à Prague, Hanta presse du papier chaque jour depuis trente-cinq ans. Il n'est pas très efficace car il ne peut s'empêcher de s'intéresser aux ouvrages qu'il détruit, prenant notamment beaucoup de soin aux ballots de papier pressé pour ce qu'il considère comme des chefs d'œuvre. Malheureusement pour lui, Hanta est rattrapé par "une ère nouvelle" où il n'a plus sa place face à la productivité. Cri de révolte lancé contre les sociétés totalitaires, l’histoire de Hanta, narrateur du roman, s’instruit au gré de la lecture des livres rencontrés mais interdits destinés au pilon (la Bible, le Talmud, les écrits de Lao-tseu) qu’il va faire renaître sous la forme de balles de papier décoratives. Cette fable sensible et tragicomique invite les lecteurs à une réflexion sur la modernité technique et la réduction de l’humain.
Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, Robert Laffont, coll. "Pavillons poche", trad. du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palecinek
12:23 Publié dans Bunker de papier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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