14.07.2008
Raymond Carver, n'en faites pas une histoire
Après avoir abordé Kerouac ou Fante l'année passée, le Particule des Manches vous propose de poursuivre son voyage - immobile- à travers la littérature américaine : cet été, nous nous arrêterons sur plusieurs auteurs, connus et moins connus. Cette semaine, place au monde de la nouvelle, un genre à succès aux Etats-Unis,et à l'un de ses maîtres : Raymond Carver.
Comme l’écrit Nicole Chardaire, « l’œuvre de Raymond Carver tient en quatre volumes de nouvelles et en quelques poèmes…C’est peu. » Pourtant, il est considéré aujourd’hui comme un des grands maîtres de la nouvelle, tant par son style « minimaliste » (même s’il s’en défendait) que par un univers plein de noirceur et de solitude, savant mélange de la clarté d’un Tchekhov et du ton menaçant de Kafka pour décrire en détail le désespoir quotidien. « En apparence, rien ne se passe dans les histoires que raconte Carver, ou presque rien. Mais sous ce rien, sous l’incompréhension, le désœuvrement, la pauvreté, la maladie se cache un sentiment simple : le malheur. » Et le malheur de s’hypertrophier dans l’univers romanesque de Carver, comme il le dit lui-même : «Dans un poème ou une nouvelle, on peut décrire des objets parfaitement triviaux dans une langue on ne peut plus banale, mais d'une grande précision, et doter lesdits objets d'une force considérable, et même confondante.»
Sa vie d’ailleurs ressemble à celle des personnages de ses nouvelles : fils d’ouvrier, il est forcé de travailler dès son plus jeune âge, et fera un nombre incalculable de petits boulots. Une situation qui n’empêche pas Carver de s'intéresser à l'écriture puisqu’il prendra des cours de création littéraire avec le romancier John Gardner, qui eut une influence importante dans sa vie de l'écrivain. C’est seulement dans les années 70 et 80 que sa carrière d'écrivain décolle enfin, années durant lesquelles il travailla à droite et à gauche tout en essayant d'écrire : en effet, à partir de 1976, année de la publication de Tais-toi je t'en prie, sa notoriété ne cesse de croître. Malgré son alcoolisme, il s’agit d’une période très prolifique pour Carver où il publie ses principaux recueils de nouvelles. A son propos, Pierre Assouline écrit qu’ « il était le maître d’un genre dans lequel bien peu ont révélé une sensibilité si aiguë qu’on l’eut dit portée à son point d’incandescence. La nouvelle était son territoire d’élection, la réduction lexicale au strict nécessaire associée à une certaine légèreté passait pour être sa musique intérieure, et la brièveté son rythme propre. »
Parlez-moi d’amour ou l’absence sauvage de l’amour.
Ce recueil de 17 nouvelles ( Le Livre de Poche) nous plonge dans la plus totale désespérance, celle de couples déglingués, de familles déchiquetées, bref d’une humanité à la dérive. Dans ce portrait sans concession, Carver nous peint l’Amérique profonde engluée dans une médiocrité poisseuse qui a perdu toute son innocence, déchirée par cette cruauté quotidienne, prison dorée dans la recherche du bonheur auquel les personnages des différentes nouvelles ont tous aspiré. Des personnages, d’ailleurs, qui sont loin d’être de simples voyous, mais bien des petits bourgeois, employés ou fonctionnaires, tous un peu alcooliques, tous un peu paumés, tant ils sont dévorés par la routine, l’ennui et l’envie.
Sources :
Raymond Carver, Parlez-moi d’amour, Paris, Le Livre de Poche, coll. Biblio. (préface de Nicole Chardaire)
Blog littéraire de Pierre Assouline, La République des livres (www.lemonde.fr)
15:55 Publié dans Bunker de papier | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : carver, usa, nouvelle



Commentaires
Merci pour cette note passionnante concernant ce génial écrivain. Je me souviens de la lecture des "vitamines du bonheur" au titre trompeur. Black is black.
Ecrit par : castor | 17.07.2008
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