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10.06.2008

Quand la littérature se fait belge... : histoires et perspectives

Dès qu’il s’agit d’analyser la littérature belge, il faut prendre en compte toutes les spécificités qui déterminent la littérature : les rapports avec « l’extérieur », tant du point de vue des interactions avec les autres littératures que du point de vue des liens étroits entre littérature et société. Comme l’écrit Paul Aron, « les questions littéraires ne peuvent être séparées de l’évolution sociale, linguistique et économique. »La littérature belge se définit donc par les relations qu’elle entretient avec un ensemble hétérogène défini comme « Belgique », mais aussi avec le grand ensemble littéraire français, dont le centre névralgique est Paris.

Dès lors, faute de structures légitimantes et d’un marché national étroit, les écrivains francophones belges sont confrontés, soit à s’affirmer en tant qu’écrivain belge (mais alors, l’écrivain se retrouve dans une position de marginalité), soit à s’intégrer au grand ensemble de la littérature française, quitte à nier son identité. Cette double posture d’autonomisation et/ou d’assimilation s’inscrit dans la constitution d’un champ littéraire belge, gravitant entre le centre (Paris) et la périphérie, entre des forces centrifuges et centripètes tout au long de l’histoire littéraire.

1. Problématique et perspectives : les spécificités belges

A la quête de l’ « âme belge » : du nationalisme littéraire à la naissance des lettres belges (1830-1920)

En écho à la révolution belge et aux conséquences sociopolitiques, la littérature belge cherche à exprimer et à affirmer les valeurs originelles de la nation que peuvent être le peuple ou la langue. Un nationalisme littéraire permet la valorisation symbolique de la culture flamande par opposition à l’universalisme français. Dans ce cadre, le jeune État belge encourage un art officiel étendu à tous les genres artistiques, dont l’expression littéraire sera le roman historique et romantique, destiné à rappeler les grands faits de la Belgique. Il faudra attendre 1880 pour que « la vie littéraire prenne un essor significatif : elle met alors à profit l’héritage des institutions tout en rompant avec l’idéologie nationaliste. » (Aron)

 Avant-gardes et imaginaires : l’effacement identitaire (1920-1960)Durant cette période, l’accent est mis sur la communauté culturelle et linguistique avec la France. Pourtant, dans cet effacement, la littérature belge ne s’inscrit plus dans l’appartenance à une nation proprement dite, mais plutôt dans l’expression d’une « culture du refus de l’histoire », marquée par l’hypercorrectisme et par les irrégularités. La prédilection pour des genres marginaux, pour l’étrange ou le fantastique fait écho à l’expression du rapport difficile entre la langue et réalité.

La Belgique malgré tout, belgitude et mal du pays : essai de définitions

L’insécurité linguistique, la prégnance des pratiques discursives ou encore l’utilisation de genres ou d’imaginaires marginaux,… caractérisent la littérature belge polarisée entre les critères linguistiques (littérature française de Belgique) et les critères identitaires (littérature belge francophone). Cette troisième voie permet de positiver des éléments définis négativement : l’absence d’identité devient un critère d’identité et offre l’avantage d’une ouverture à tous les possibles dans l’espace littéraire.

2. La naissance difficile d’une littérature belge : entre histoire et nation.

Avec l'indépendance, la littérature se fait l’écho des questions politiques et sociales, mêlant à la fois le sentiment identitaire et la logique historique. La littérature belge de 1830 s’appuie sur le cadre national ainsi que sur la récupération idéologique d’un héritage pour constituer un ensemble littéraire légitime. Dès lors, la littérature reflète les ambitions du jeune État, favorisant l’émergence d’une « âme belge », fusion de l’héritage latin et de l’ascendance nordique. C’est donc par une valorisation paradoxale de la culture flamande et de la langue française que la littérature se fait le creuset. Faute de structures légitimantes et de moyens, l’écrivain belge doit partir à la conquête d’une légitimité et de l’autonomie du champ littéraire, notamment face au pouvoir. Dans ce cadre, l’écrivain se fait historien de la littérature pour se revendiquer d’un passé littéraire, mais aussi pour se positionner face aux écrivains français. Outil idéologique par excellence, l’histoire littéraire et les discours métadiscursifs en général, favorisent la reconstitution d’un patrimoine littéraire cohérent. En outre, et comme les arts sont mis au service du pouvoir, la littérature de l’époque valorise la gloire de l’école de peinture au détriment de la création littéraire. Autre genre promu par le pouvoir, le roman historique entre dans l’optique d’une construction identitaire. Même si les premiers romans apparaissent comme des mises en fiction de travaux littéraires, le genre affirme dès 1850 une ambition littéraire, trouvant dans l’histoire un prétexte à la création romanesque.

Charles De Coster (1827-1879), La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel (1867) 

Première œuvre qui ait vraiment compté, le roman de Charles De Coster est souvent considéré comme la véritable naissance de la littérature belge. Adaptation d’une légende, le roman prend une dimension politique, celle de la promotion d’un unitarisme belge à fondement identitaire flamand. Cette curieuse épopée fait la synthèse entre le réalisme et le romantisme, tout en étant liée à des thèmes modernes. Par ses ambitions littéraires, ses choix stylistiques, ce roman permettra à De Coster d’être reconnu comme premier romancier national.

Durant la période 1850-1870, on assiste à l’avènement du roman réaliste en Belgique francophone, dont les ambitions sont triples : la promotion d’un roman national, capable de refléter les traits distinctifs du peuple belge ; la promotion d’un roman social, écho à l’émancipation des classes sociales ; enfin, la promotion d’un roman moral, comme manifestation de dispositions éthiques particulières.

Dès lors, la situation de l’écrivain va sensiblement varier : la participation à des revues,  la volonté de donner une fonction didactique à la littérature,…permettent à l’écrivain d’acquérir une nouvelle dignité et légitimité. Première manifestation du désir d’autonomie de l’art et de la littérature belge, la revue Ulenspiegel, journal des ébats (1856-1863) porte l’innovation des idées esthétiques et apparaît comme un vecteur de la modernité artistique.

Camille Lemonnier (1844-1913), Un mâle (1881) 

Camille Lemonnier  est la figure tutélaire de la littérature belge.Ecrivain d'art, la peinture constitue chez lui une référence capitale qui fait que la réalité est amplifiée par les modèles picturaux. Tout en s’inscrivant dans la tradition picturale flamande, Lemonnier est un défenseur des « peintres de la vie moderne », voyant en cela une filiation et une continuité entre l’art flamand et les artistes novateurs. Critique d’art, animateur de revues, il prend la défense d’un art national marqué par une conception réaliste. Expression de la nature et observation de l’homme dans son milieu, les romans de Lemonnier exaltent lyriquement cette osmose entre l’homme et la nature.

3. L'âge d’or de la littérature belge : le symbolisme

Dès 1880, on assiste à une exacerbation du débat sur l’autonomie.

La Jeune Belgique et L’Art moderne : le rôle des revues 

Fondée par Max Waller, La Jeune Belgique (1881) se veut le lieu d’expression pour la jeune génération littéraire tandis que L’Art moderne, fondée par Edmond Picard, recherche une identité littéraire spécifique, trouvant dans l’articulation entre le social et l’artistique, une modernité. En 1887, avec le Parnasse de la Jeune Belgique, la vie littéraire est arrivée à maturité, entre prises de positions et polémiques (débats, structures, institutionnalisation), et ce en se revendiquant d’une esthétique « parnasso-naturaliste » qui mêle le réalisme, gage de légitimité sociale et le Parnasse, comme "religion" de l'art autonome.

L’originalité du symbolisme belge 

C’est avec le symbolisme que la littérature belge s’affirme et sera reconnue en France. Entre ouverture cosmopolite et théorisation du symbole, le symbolisme belge explore l’éventail des possibles stylistiques par l’invention de procédés nouveaux.

Maurice Maeterlinck, Pelléas et Mélisande (1892) 

A la fin du 19e siècle, le théâtre évolue vers une invention et une création de la mise en scène, comme médiation entre un texte, un auteur et le public. L’espace mimétique se déplace vers un espace de signes et de suggestion, ouvert à l’interprétation. Dans ce cadre, Maeterlinck réfléchit sur le symbole et sur le théâtre : pour lui, le tragique s’inscrit dans le quotidien, à l’intérieur de l’individu (Le Tragique quotidien, 1896). Pelléas et Mélisande se veut la configuration de l’existence d’un nouveau mode de représentation théâtrale, tourné vers un « spectacle total » : scène dépouillée, univers mythique,…

Georges Rodenbach, Bruges-la-morte (1892) 

Position centrale dans l’œuvre de Rodenbach et dans l’évolution littéraire de l’époque, Bruges-la-morteest la condensation de tous les thèmes et motifs exploités par Rodenbach. Ce roman poétique mêle une intrigue réaliste fondée sur un procédé symboliste, qui aboutit à un crime mélodramatique. Bruges apparaît comme désincarnée, comme support à rêve et à correspondances, le récit est organisé autour d’équations mystérieuses (lyrisme, poétique du reflet, dimension psychanalytique).

4. Surréalismes en Belgique

Modernisme et avant-gardes 

La longévité du symbolisme, sans cesse remanié, fait « retarder » l’apparition d’un nouvel avant-gardisme.

Futurisme et dadaïsme : phase négative 

La Première Guerre mondiale apparaît comme une fracture totale avec le « monde d’avant », ce qui entraînera une remise en question des valeurs qui ont mené à ce massacre. En lien avec les expressionnistes allemands et engagé sur le plan politique, Clément Pansaers (1885-1922) est un pacifiste convaincu et révolté (revue Résurrection). Le Pan-pan au cul du nègre (1920), qui par son expérience plastique, rend le texte illisible tout en libérant l’expression par l’éclatement des valeurs, la profusion de sens, reflétant le chaos du monde.

Les surréalismes belges : de Bruxelles au Hainaut

Se différenciant des surréalistes parisiens, les surréalistes bruxellois le sont « malgré eux ». Première manifestation du surréalisme, Correspondance(22 novembre 1924) se veut un pastiche, sans prétention littéraire, sinon celle d’un recopiage où quelques mots sont changés, comme une mise en miroir du texte original et de sa recomposition afin de dynamiter la littérature de l’intérieur. Séparant les domaines politiques et artistiques et refusant tout carriérisme littéraire, les surréalistes bruxellois voient dans le langage une matière à expérience, déconstruisant les supports et les images.

Le surréalisme hennuyer apparaît plus tardivement, et sans doute par sa position provinciale, il marque une dépendance vis-à-vis du surréalisme français, que ce soit dans l’engagement politique face à la crise économique ou encore dans le rapport à la littérature, favorisant l’écriture automatique. Sensible aux problèmes de la classe ouvrière, Achille Chavée (1906-1969) et le groupe Rupture(1934) refusent de séparer le social de l’art, et cherchent dans leurs programmes esthétiques à réveiller les consciences révolutionnaires dans l’élaboration d’une morale prolétarienne, dont la concrétisation se retrouve dans l’œuvre de Constant Malva, Ma nuit au jour le jour. Fernand Dumont, quant à lui, compose des textes automatiques dans la lignée de Breton, se laissant aller au « hasard objectif », comme dans "La région du coeur", à propos duquel le chef des surréalistes français dira : " Je suis de très près, je me tiens très près depuis des années de ce que vous écrivez et j'ai quelques fois l'illusion, le long de l'influence du soleil,que telle phrase dont le commencement vous esr donné, s'il m'était donné, je ne la finirais pas très différemment de vous. Ce langage que vous parlez est celui qui m'est le plus cher, celui à la génération duquel je tiens le plus. Je l'aime jusque dans ses faiblesses nécessaires, il a pour moi la saveur de l'originel."

5. Réalités fantastiques et réalisme magique

Le fantastique, une « histoire belge » 

Selon Marc Quaghebeur, le fantastique répond à la volonté de l’écrivain belge de s’évader d’une réalité décevante, s’agissant d’un « fantastique de compensation et de réaction ». En outre, il faut voir en cela l’exploitation d’un sous-genre dédaigné par le champ littéraire français, afin de trouver une forme de reconnaissance et de permettre les innovations, le tout dans le maintien de l’affirmation identitaire à travers le fantastique. Ainsi, l’analyse du fantastique belge permet d’appréhender l’esthétique belge, comme un trait définitoire de l’identité culturelle belge.

Les « fantastiqueurs » belges, entre réalisme magique et épouvante 

Dialectique entre le rêve et l’imaginaire, le réalisme magique est avant tout un fantastique intériorisé qui pose un regard extraordinaire sur une réalité ordinaire, dans la quête d’un moi profond, comme chez Franz Hellens, et cher à Edmond Picard. A côté de cela, on peut même parler d’une véritable « école » en ce qui concerne le fantastique, réunissant Jean Ray, Thomas Owen ou encore Michel de Ghelderode.

6. La Belgique malgré tout ou le mal du pays

Durant les années 1970, la Belgique apparaît comme trop étroite, voire inadaptée aux yeux des auteurs qui se déchirent entre exil et "belgitude" (Pierre Mertens et Claude Javeau, Nouvelles littéraires,1976). Interrogations sur la littérature, son rôle, allant de l’effacement identitaire à l’affirmation des particularismes suscitent différentes prises de position polémiques et plus individuelles, et dans ce cadre, la diversité reprend ses droits.

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Paul Aron, Le Dictionnaire du littéraire, P.U.F.

Laurence Brogniez, Cours d'histoire de littérature belge francophone, FUNDP, année académique 2007-2008 

Robert Burniaux et Robert Frickx, La littérature belge d'expression française, P.U.F., coll. "Que sais-je?"

Benoît Denis et Jean-Marie Klinkenberg, La littérature belge- précis d'histoire sociale, Espace Nord, coll. "Références"

 

 

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