12.11.2007
Les tentations de Monsieur Wiertz

A l'occasion de l'exposition organisée conjointement par le Musée Rops et la Maison de la Culture sur les relations du peintre Antoine Wiertz, le Particule des Manches ne pouvait pas passer devant un évènement aussi exceptionnel. C'est pourquoi nous allons revenir en deux temps sur cet homme "hors du commun", ce peintre de la "troisième dimension" ou des trois dimensions de l'existence, entre écriture, peinture et existence, sa vie est à elle seule une oeuvre d'art.
I. Le système en main: de l'Académie à l'autodidacte
Né à Dinant le 22 février 1806, Antoine Wiertz affiche très tôt un goût pour le dessin et sera remarqué et pris sous l'aile de Paul Maibe, qui lui proposera de s'inscrire à 14 ans à l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers, lieu qui le marquera à jamais puisque c'est dans cette ville d'art qu'il tombera sous le charme (et le mot me semble assez faible) du maître de la peinture baroque, et surtout flamande, Pierre Paul Rubens, moment-clé dans l'existence du jeune homme qui marchera sur les pas de la gloire. En 1928, Wiertz s'attaque au Concours du Prix de Rome où il sera classé deuxième, et blessé alors dans son orgueil, il s'en va à Paris afin de découvrir les grands maîtres de l'époque. Sa persévérance lui permettra de le décrocher en 1832, et une bourse en poche, il étudiera pendant 4 ans à l'Académie française de Rome, les grands maîtres de la renaissance italienne, et notamment Michel-Ange. Empreint par le romantisme de l'époque, mais surtout par l'héritage de la "grande" peinture de la renaissance (Rubens et Michel-Ange), il présente le Patrocle en 1839 à Rome où elle rencontrera un grand succès tout comme à Anvers. Par contre au Salon de 1839 à Paris, la critique sera très sévère envers son travail, ne reconnaissant que l'esquisse d'un futur talent. Son insuccès à Paris (et non son échec) , ville des arts par excellence, poussera Wiertz à rejeter à jamais Paris, et à travers elle la France. De retour en Belgique, il s'installe à Liège où son atelier est une église désaffectée. En 1844, suite au décès de sa mère, Wiertz déménage vers Bruxelles, ses expositions ont alors beaucoup de succès, mais Antoine refuse de vendre ses oeuvres, jugeant certaines inestimables ou plutôt invendables. Entre des tableaux pour la gloire et des portraits pour la soupe, il réfléchit sur son art, se détache des modes de son temps, n'ayant à l'esprit que le Beau, celui des grands maîtres, il écrit presque autant qu'il ne peint. En 1850, il rencontre Charles Rogier, alors ministre de l'Intérieur. Ce dernier est particulièrement sensible à l'art, dans le contexte de la création de la "Jeune Belgique", dans une sorte d'élan patriotique. Même s'il cherche plus sa gloire personnelle, Wiertz s'inscrit dans ce mouvement, du moins, il demande la création d'un atelier d'artiste qui deviendra un musée. Epoque à laquelle, selon Hubert Colleye, Wiertz sort de l'"école" pour rentrer dans son atelier, époque aussi à laquelle il débute ses recherches sur la peinture mate, l'artiste délaisse de plus en plus la mythologie, la religion et l'histoire pour s'attaquer à des problèmes de son temps. Son atelier se veut ouvert à tous, et même à la crtique, Wiertz vilipendait ses détracteurs, dont le plus célèbre a été Victor Joly, mais il la trouvait nécessaire pourvu qu'elle soit justifiée. Ateleir ouvert à la littérature, et dans cette contestation et son opposition à la France, il organisa un concours littéraire afin de se mesurer aux grands maîtres de la littérature française. Empoisonné par sa peinture, Antoine Wiertz meurt à Bruxelles, le 18 juin 1865, et ses derniers mots seront "Vaincre Raphaël".
II. Oeuvres littéraires et pensées diverses : quand le peintre se fait "écriveur"
Comme nous l'avons signalé préccédemment, Wiertz a consacré une très grande partie de sa vie à écrire, à mettre par écrit sa réflexion sur l'art, ses intuitions qui sont bien loin, ou en avance sur celles de son temps. Cet homme que l'on a considéré comme un fou, détraqué n'a vécu que par et pour son art, il n'a cessé de chercher toujours à trouver le Beau, celui des grands maîtres (Rubens, Raphaël, Michel-Ange) à travers des thèmes bibliques et mythologiques, et puis plus tard sur des sujets plus intimes. Homme romantique, c'est ce que nous pouvons entendre souvent à son sujet, mais il semble que Wiertz dépasse toute sorte de catégorie, il n'appartient pas aux modes de son époque, mais il est de tous les temps, telle fut sa seule folie, son génie. Dès son entrée à l'Académie, Wiertz n'a cessé d'écrire, il a notamment écrit à cette époque un essai sur Rubens. Ses pensées étaient multiples, variées. Qu'il s'adresse à son père, à Charles Rogier ou à son ami Labarre, il n'a d'autre but que de montrer son art, de le mettre en oeuvre comme dans la formidable générosité de l'orgueil du peintre. Pour lui, l'écriture en dira toujours plus que la peinture, c'est le seul moyen pour lui de s'expliquer. Et surtout face à la critique, à en croire sa réaction féroce contre son insuccès parisien, et notamment contre les critiques, Wiertz a souvent vilipendé la critique, comme le montre sa peinture de Don Quiblague, représentant le critique Victor Joly, son plus grand détracteur, mais il s'agissait surtout pour lui de se poser dans un vis-à-vis avec la critique. Ecrivain, l'a-t-il jamais souhaité?, "écriveur", "écrivant", "théoricien", il l'a été toute sa vie, comme le montre ses "Oeuvres littéraires", oeuvre posthume, mais plus encore les énormes volumes contenant ses pensées les plus diverses sur les squelettes, la peinture mate, son musée,... Wiertz se rapproche plus d'un Frenhofer, héros romantique, génie inclassable et éternel que de n'importe quel peintre de son temps.
Wiertz-Witkin
: l'esthétique de l'effroi
"Antoine Wiertz et moi nous répondons par notre distinction", voilà comment commença la rencontre avec le photographe Joel-Peter Witkin. Peintres de la misère de la vie, poètes et critiques de la condition humaine, c'est dans une médiation prolongée que naît leur art "véritable". Revenant aux sources de son art, et de l'Art, comme réaction à la Vie, Witkin retraça ses modèles (Goya, Sander, Arbus) tout en présentant l'évolution de sa réflexion photographico-artistique. "… je sais que le fondement de tout mon travail repose sur le désespoir de l’âme. Mes bienfaiteurs photographiques sont morts. Je vis pour créer des images représentant la lutte pour la rédemption des âmes. " Cherchant à montrer que l'amour et la vie sont plus forts que la mort, Witkin propose dans son oeuvre un combat (ce qui très wiertzien) entre la sensation et le sacrifice, en construisant la réalité pour la changer, en observant, à travers l'oeil photographique, le moment et la pathologie, extraits du temps. Selon lui, le pathos est source de révélation et de passion; fasciné par les êtres aux caractéristiques physiques étranges, difformes et singulières (qu'il recrute par petites annonces), Witkin n'effectue pas de simples montages, mais son oeuvre se présente comme telle, le destin et le hasard complètent mon travail. Ainsi, ses photos sont des mises en scène soignées des portraits humains mêlés à des objets dans un assemblage baroque, souvent retravaillé (griffures sur le négatif, etc.) pour créer une ambiance qui renforce l'aspect morbide des sujets et la poésie de la prise de vue.
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17:50 Publié dans Bunker de papier | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note



Commentaires
...d'où la célèbre place salzinnoise ! ;) Merci pour cet article intéressant, je savais très peu de choses sur ce Monsieur Wiertz ! L'exposition est-elle toujours en place à la Maison de la Culture ?
Ecrit par : NiCo | 29.10.2007
L'exposition aura lieu jusqu'au 31 décembre 2007
Ecrit par : Pierre Jassogne | 30.10.2007
Il faut absolument visiter les deux expositions (Musée Rops et Maison de la culture) car les plus beaux Wiertz se trouvent à la Maison de la culture dans un étonnant face à face avec le photographe Joel Peter Witkin: s'y trouvent confrontés deux amoureux du bizarre, du morbide, du grotesque, inventeurs d'images "à rebours" de leur temps, images dérangeantes, troublantes, choquantes, étonnantes... A chacun de choisir son épithète!
A retenir: les réflexions d'une tête coupée, par Wiertz, qui, en opposant à la peine de mort, croyait dans la survie d'une conscience après le supplice, et a imaginé quelles pouvaient être les pensées traversant l'esprit d'une tête coupée!
"La liseuse de romans", où la lecture est présentée, pour les femmes, comme une activité diabolique (voir Satan, au bord du lit de la liseuse, qui lui tend un roman d'Alexandre Dumas!).
Une nature morte ironique ("Une carotte") qui tourne en dérision les ambitions mimétiques de la peinture.
De Witkin, l'étonnante version "anti-Bush" du Radeau de la Méduse de Géricault, et les curieuses "vanités", inspirées de la peinture du XVIIe siècle.
Un reportage de 50 minutes est proposé au visiteur qui voudrait pénétrer un peu plus avant dans l'univers très particulier du photographe (âmes sensibles s'abstenir).
Ecrit par : Laurence | 01.11.2007
Dites donc cela fait plusieurs semaines qu'on attend votre article sur Witkin, croyez-vous que l'on tient un journal comme ça! Vous promettez monts et merveilles...
A quand la réactivité monsieur Jassogne!
Ecrit par : Victor Verlaine, dit VéVé | 11.11.2007
Cher monsieur Verlaine, vous excuserez ce manque de réactivité propre à mes origines namuroises, vous retrouverez l'article sur Witkin dès ce week-end, à moins que vous ne vouliez vous-même l'écrire, et qui sait en vers...
Ecrit par : pierre | 13.11.2007
Enfin, votre article est paru, on ne peut que s'en réjouir, à propos l'exposition, la partie consacrée à Witkin est exceptionnelle à plus d'un titre, je regrette que vous n'ayez pas conscré un article entier à ce photographe, plutôt que de vous consacrer à cet orgueilleux Wiertz...
Je crois que je devrais à mon tour écrire des articles mais je serais alors découvert...
Ecrit par : Victor Verlaine, dit VéVé | 24.11.2007
Nous attendrons votre article sur Witkin avec impatience. Il est temps de montrer ce que vous produire. (Sans faute d'orthographe).
Ecrit par : Nicolas | 24.11.2007
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