31.01.2009
"La Jeune Belgique", un réveil littéraire ?
Dans l'histoire littéraire, le début des années 80 revêt une importance toute particulière, celle de l'avènement de la modernité en littérature. En effet, la vie littéraire s'anime sous l'impulsion d'une « pléiade » de jeunes écrivains. Ceux-ci, nés la plupart entre 1850 et 1860, favorisent l'émergence d'une « nouvelle » littérature, en s'affranchissant de l'académisme et du nationalisme pour se rattacher aux courants modernes, notamment français, mais en les adaptant et en les transformant. Signe de cette « renaissance », l'année 1881 est marquée simultanément par deux évènements révélateurs : la parution du roman de Camille Lemonnier Un Mâle, qui remporte un succès sans précédent dans notre histoire littéraire et la naissance de la revue La Jeune Belgique, qui va très vite montrer un esprit de nouveauté et de liberté. Devenant l'organe fédérateur qui faisait jusqu'alors défaut, la fondation de La Jeune Belgique annonce un profond changement dans notre histoire littéraire et coïncide avec l'autonomisation de la littérature belge, en permettant, d'une part, de rallier la plupart des jeunes poètes qui se réclament de l'avant-garde, mais aussi en réussissant à publier les principaux représentants de cette génération littéraire: Verhaeren, Rodenbach, Maeterlinck,...
On comprend dès lors que le mouvement de 1880 soit considéré par beaucoup d'historiens comme le véritable « éveil » de la littérature belge. Pourtant, dès avant 1880, des signes avant-coureurs annonçaient un changement de mentalité. Profitant de ces multiples changements, La Jeune Belgique eut le mérite de rassembler des tentatives jusqu'alors distinctes, et d'accélérer par là les mutations littéraires. Ce mouvement s'accompagne en effet d'une multiplication des revues, qui seront, auprès des jeunes, le véhicule de leurs idées novatrices. Par ailleurs, ces jeunes écrivains sont en général passés par l'université, celle de Louvain (Verhaeren, Gilkin, Giraud,...) et de Bruxelles (Waller,...), et le revue est, à son départ, la synthèse de différentes revues d'étudiants. Aussi se font-ils tous une nouvelle idée de la littérature : leur formation universitaire leur permet d'avoir une vue élargie sur les choses et le monde, détachée de tout particularisme, pour s'ouvrir sur une conscience sociale, renforcée en plus par un contexte marqué par de profondes mutations sociales et politiques. Au milieu de ces turbulences, le renouveau littéraire sera le signe pour cette nouvelle génération de se mettre en rébellion contre le conservatisme de la génération précédente, celle de leurs pères. Réclamant un changement de société, les jeunes sont animés par une violente contestation à l'égard des principes et des valeurs de la bourgeoisie, dont ils sont pourtant originaires.
Fédérant les efforts des jeunes écrivains de sa génération, et désireux de donner à la Belgique, sa première génération d'écrivains, le directeur de La Jeune Belgique, Max Waller n'a pas « la volonté de fonder une école, mais bien celle de créer un milieu dans lequel la jeune génération littéraire pourrait se reconnaître et s'affirmer, c'est là le sens de sa devise « Soyons nous ». »1 Au départ, celle-ci n'a donc rien d'une revue avec un programme déterminé, mais La Jeune Belgique se présente avant tout comme le lieu de rassemblement de toute une génération. Son seul mot d'ordre tient alors dans le refus de l'académisme et dans l'exaltation de l'individualité en littérature. En se fondant sur l'éclectisme et la jeunesse et, en permettant l'inscription historique de la modernité littéraire, La Jeune Belgique entraîne avec elle les principaux courants esthétiques de l'époque, ce qui lui confère une autorité sans égale, une autorité littéraire dont la revue prend conscience dès le départ. En outre, cette diversité des sensibilités reflète bien la complexité du champ littéraire : les différents courants qui vont marquer la production littéraire des années 80 y sont alors en germe.
L'étude de La Jeune Belgique se justifie donc à plusieurs titre : d'une part, on assiste simultanément à l'arrivée d'un grand nombre d'écrivains, nés entre 1850 et 1860; d'autre part, le mouvement créé par ces jeunes ne se limite pas seulement à cette seule revue, mais s'inscrit dans un cadre plus vaste, celui d'une vie littéraire instituée et marquée par des questions esthétiques. En effet, cette génération va être traversée par divers mouvements littéraires, qui vont tantôt s'accorder, tantôt s'opposer. Les deux dernières décennies du XIXe siècle signent ainsi l'émergence d'une génération d'écrivains qui se partagera entre roman et poésie, entre Parnasse, naturalisme et symbolisme. En outre, la génération arrivée avec La Jeune Belgique est considérée comme la première de notre histoire, à la manière de ce qui s'est passé avec les romantiques en France. Première, parce qu'elle s'est constituée à ses débuts comme un ensemble homogène, pris dans la force de la jeunesse et de l'avant-garde contre les structures littéraires de l'époque, permettant l'autonomisation de la littérature. Néanmoins, cette cohésion générationnelle tend ensuite à se polariser, plus le champ littéraire s'affirme, et plus les auteurs cherchent à conquérir un pouvoir symbolique, toujours plus important. Tout cela favorise des tensions et des conflits au sein de la même génération. Face à cette situation, et parce qu'elle veut rester l'élément déclencheur de cette renaissance littéraire, La Jeune Belgique prend position, passant d'un ensemble cohérent à un sous-ensemble générationnel, se réduisant progressivement à une seule esthétique, celle du Parnasse, et à un nombre réduit de membres.
Bibliographie
ARON (P.), La Belgique artistique et littéraire, Bruxelles, Éd. Complexes, 1997. ARON (P.), Les Écrivains belges et le socialisme, Bruxelles, Labor, 1985, coll « Archives du futur ». BIRON (M.), La Modernité belge. Littérature et société, Bruxelles, Labor, 1994, coll. « Archives du futur ». BOURDIEU (P.), Les Règles du jeu. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, coll. « Libre examen ». BRAET (H.), L'Accueil fait au symbolisme en Belgique, Bruxelles, Palais des Académies, 1960. BURNIAUX (R.) et FRICKX (R.), La littérature belge d'expression française, Paris, Presses Universitaires de France, 1973, coll. « Que sais-je? ». DENIS (B.) et KLINKENBERG (J.-M.), La littérature belge – précis d'histoire sociale, Bruxelles, Labor, 2005, coll. « Espace nord ». DUMONT (G.-H.), « Quand Le Coq rouge plantait ses ergots sur La Jeune Belgique », Bulletin de l'Académie royale de langue et littérature françaises, LXIX, 1991, 236-255. FRICKX (R.) et JOIRET (M.), La poésie française de Belgique de 1880 à nos jours, Paris, Nathan, Bruxelles, Labor, 1977. GILSOUL (R.), La Théorie de l'art pour l'art chez les écrivains belges de 1830 à nos jours, Bruxelles, Palais des Académies, 1936. HANSE (J.), Naissance d'une littérature, Bruxelles, Labor, 1992, coll. « Archives du futur ». KLINKENBERG (J.-M.), « Le Phénomène Jeune Belgique : un accident historique ? », dans Les Avant-gardes littéraires, dir. par J. Weisgerber, Bruxelles, Labor, 1991,coll. « Archives du futur », pp. 91-99. LEQUEUX (Ch.), La Jeune Revue Littéraire et La Jeune Belgique, Bruxelles, 1964, Palais des Académies. LICARI (C.) et SONCINI FRATTA (A.), André Fontainas et ses amis belges, Rome, Olschki, 1994. MENTRE (Fr.), Les Générations sociales, Paris, Brossard, 1920. PEYRE (H.), Les Générations littéraires, Paris, Boivin, 1948. PICARD (E.), « Le Jeune mouvement littéraire belge », dans Pro Arte, Bruxelles, Larcier, 1887, pp. 101-146. QUAGHEBEUR (M.), Balises pour l'histoire des lettres belges, Bruxelles, Labor, 1998, coll. « Espace nord ». THIBAUDET (Al.), Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, Paris, Stock, 1936. TROUSSON (R.), Iwan Gilkin poète de la nuit, Bruxelles, Labor, 1999, coll. « Archives du futur ». TROUSSON (R.), La Légende de La Jeune Belgique, Bruxelles, Académie royale de langue et littérature françaises, 2000, coll. « Histoire littéraire ». VERVLIET (R.), « Lever de rideau : les précurseurs », dans Les Avant-gardes littéraires en Belgique, sous la dir. de J. Weisgerber, Bruxelles, Labor, 1991, coll. « Archives du futur », pp. 27-90. WEISGERBER (J.), « La Jeune Belgique et cent ans d'avant-garde », Bulletin de l'Académie royale de langue et littérature françaises, LIX, 1981, pp. 206-223.
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24.01.2009
La bande dessinée aussi a ses auteurs : L'Association
La Bande Dessinée ou le «neuvième art» compte parmi les formes d’expression les plus vivantes et créatives de son temps. Le Particule des Manches se propose de vous faire découvrir quelques auteurs qui méritent qu'on plonge quelques instants le regard et les pensées dans leurs ouvrages.
Cette semaine, le choix du Particule des Manches à été de présenter une maison d'édition pas comme les autres qui aura plus que probablement joué un rôle décisif dans l'histoire de la bande dessinée. (François Ayroles n'hésite pas d'ailleurs à considérer la formation de l'Association comme un des moments clefs de l'histoire de la bande dessinée (1)). Nous n'entrerons pas dans les détails polémiques qui ont perturbé la vie de l'Association(2), nous nous contenterons de dresser à bref historique de celle-ci.
L’Association est une maison d’édition fondée en 1990 par Jean-Christophe Menu, Mattt Konture, Stanislas, Killoffer, Lewis Trondheim, David B. et Mokeït qui la quittera très vite pour se consacrer à un art plus pictural. Ce sont ces six personnalités artistiques différentes, mais unies qui constituent le comité de rédaction de la maison d’édition. Un groupe fermé qui n’acceptera aucun autre membre jusqu’à aujourd’hui.
L’Association est en filiation directe avec Futuropolis. En effet, les futurs associés ont presque tous publié leur premier album dans la collection “X” de Futuropolis (Sauf Lewis Trondheim) et les six auteurs ont participé au seul numéro de la revue Labo. Revue qui va jouer un rôle capital car cette expérience à permis a tous les fondateurs de se rencontrer et de faire un état des lieux de la bande dessinée alternative. Lorsque Futuropolis s’éteint, en même temps que toutes les revues de bande dessinée, il est clair qu’il existe un manque dans le champ de la bande dessinée et l’Association va essayer de combler.
Jean-Christophe Menu joue un rôle fondamental dans l’histoire de la pré-Association. Comme il aime le rappeler dans ses interventions, il a expérimenté le fanzinat très tôt, d’abord seul, puis avec Konture et Stanislas. Deux jeunes auteurs avec qui il fonde l’A.A.N.A.L. (association pour l’apologie du neuvième art libre) et Globb’off. Ensuite, après avoir publié un album dans la collection “X”, il sera contacté par Robial pour diriger la revue Labo. C’est ainsi qu’il regroupera les six futurs membres de l’Association. C’est donc lui, en quelque sorte, qui a mis en relation les six têtes de l’Hydre.
Nous l’avons dit, lorsque Futuropolis meurt, l’Association se crée pour combler un manque éditorial. Le but des six fondateurs est de publier les jeunes auteurs qui ne trouvent pas de place dans le champ de la bande dessinée car ils ne suivent pas les canons établis par les grandes maisons d’édition. L’Association veut donc promouvoir une bande dessinée alternative qui va se démarquer de la “BD” sur plusieurs points : le refus du format unique et invariable de 48 pages couleurs cartonnées (48 CC), la promotion d’une imagerie spécifique, une démarcation sur le plan du contenu et des personnages, une mise à l’honneur de l’expérimentation et de l’avant-garde. Reste à considérer le choix d’une bande dessinée uniquement en noir & blanc. Ce dernier point étant différent car il mélange à la fois des critères esthétiques et des critères économiques : les conditions techniques les plus accessibles créant les conditions artistiques les plus optimales(1)
Les six auteurs décident alors de continuer l’aventure commencée avec Labo et fondent la maison d’édition L’Association basée sur la loi 1901, c’est-à-dire, une association sans but lucratif qui fonctionne sur le mode horizontal. Les six fondateurs, où chaque membre reçoit une part égale du pouvoir, constituent le comité éditorial : ils gèrent (système de vote) les revues, les publications et les événements de l’Association.
L’Association a ainsi fonctionné pendant quinze jusqu’à ce qu’en 2005. Cette année-là, l’Association connaît une profonde phase de transformation. “Après le départ de David B. en 2005, les départs successifs de Lewis Trondheim, Stanislas et Killoffer en 2006 ont abouti à la dissolution du comité de rédaction”(2). Mais, elle a su survivre à cette crise majeure et aujourd'hui, elle continue à publier un intéressant choix d'auteurs avec comme seul directeur désormais Jean-Christophe Menu.
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(1)Ayroles, François, Nouveaux moments clés de l'histoire de la bande dessinée, Paris, Alain Beaulet Editeur, 2008.
(2) Lire l'essai Plates-bandes de Jean-Christophe Menu pour en savoir plus.
(3) Menu, Jean-Christophe, Plates-bandes, Paris, L’Association, 2005, coll. “L’éprouvette”, p.28.
(2) L’Association, Catalogue 2007, Paris, L’Association, 2007, p.3.
Traouën, Jean-Robert, L’Association, éditeur alternatif et indépendant, Mémoire de diplôme d’études spécialisées en documentation et sciences de l’information réalisé sous la direction de Michel Defourny, Université de Liège, 2002.
15:59 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.12.2008
Guy Goffette, la vie promise...
Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l'amour, et de l'usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer
(La Vie promise)
Par ses thèmes aussi partagés que l'enfance, la nostalgie ou la difficulté d'aimer, la poésie de Guy Goffette enchante et touche, tout en forçant le lecteur à s'arrêter sur le rôle de l'écriture poétique, son style, son lyrisme, à s'interroger surtout quand elle se place face à l'angoisse du temps qui passe, à l'immensité des rêves et de l'existence, toujours dans cette frontière immuable entre les certitudes et les doutes.
Quelle frontière? Celle qui a tôt fait de s'installer en lui s'il s'arrête. Aussi ne tient-il pas en place. Toujours entre deux gares, deux fleuves, ne connaissant ni la satisfaction béate des « assis », ni l'ennui des repus. Toujours de passage et ne s'attardant que pour le partage amoureux et l'amitié.
(Autoportrait)
Goffette se met à l'écriture de nombreux poèmes dès 1969, rassemblés dans Quotidien rouge, son premier recueil. A la fois enseignant, libraire, éditeur, tout ce travail absorbant montre bien où sont ses amours, l'exaltation de l'écriture des poèmes déjà écrits ou encore à rêver , la lecture des poètes, ces aînés considérables (Auden, Hölderlin, Leopardi,...), ces compagnons fraternels (Pavese, Pessoa,...).
Entre les uns et les autres, Goffette, à mi-chemin, dans ce qu'il appelle lui-même la « dilecture », est assurément un passionné, tourmenté parmi les êtres, hommes ou femmes, nomade du présent, sur les voies solitaires de la création.
Elle, par bonheur, et toujours nue
Dans ce « roman poème », Goffette retrace en quelques pages seulement la vie du peintre Pierre Bonnard. Il y a une formule qui convient parfaitement à la peinture, écrivait Bonnard : beaucoup de petits mensonges pour une grande vérité. Il en va de même pour l'écriture de Goffette, une écriture du détail, de l'impression, de l'intensité surtout. Il y a un monde et c'est l'aventure du regard, avec ses ombres, ses lumières, ses accidents et ses bonheurs.
Il ne s'agit pas ici d'écrire les choses, (ou de peindre) mais bien de les ressentir sans médiation aucune, et ce, dans un lyrisme de l'instant de l'écriture, de solitude aussi, pour traverser un monde d'apparence ouvert, mais pourtant bien fermé, qui nous échappe, comme une vie, un amour. Les clés pour y pénétrer ne sont pas dans les livres, pas dans la nature, mais très loin derrière nos yeux, dans ce jardin où l'enfance s'est un jour assise, le cœur battant, pour attendre la mer.
La vie est ailleurs, donc, et la vérité près de l'erreur, et la poésie, toujours tournée vers l'amour, la mer, l'enfance, l'éternité, et alors?
GOFFETTE, Guy, La vie promise, 1991, Ed. Gallimard.
GOFFETTE, Guy, Elle, par bonheur, et toujours nue,1998, Ed. Gallimard.
Guy Goffette ou l'appel des lisières, dossier réalisé par le groupe Initiales.
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29.11.2008
Défense et illustration de la fantasy par Alexis Brocas
"Si l'on en croit la Bible, la première fonction du Verbe n'était-elle pas de créer des mondes ?"
La fantasy pourrait être considérée comme le genre paralittéraire par excellence. Pourtant, même s'il souffre de multiples préjugés, le genre fait chaque jour le bonheur d'un public de plus en plus nombreux. Dans le Magazine littéraire de décembre 2008, Alexis Brocas - journaliste et écrivain - vient faire l'apologie du genre et défie tous ses détracteurs en usant de solides arguments.
Alexis Brocas commence par remarquer que la fantasy est un genre à la mode : le public grandissant attire de plus en plus de gros éditeurs qui veulent aussi grignoter leur part du gâteau. Le Seuil, Livre de Poche, Pocket, Flammarion, lancent tour à tour leurs collections "fantasy" car elles espèrent conquérir le cette part du lectorat qui s'élargit au fur et à mesure que ses héros se dispersent hors de la littérature (jeux vidéos, films, ... ).
Ensuite, l'auteur précise que le genre n'est pas aussi nouveau qu'on pourrait le croire, on peut déjà commencer à rédiger son histoire et parler de ses classiques. Leiber (Le Cyle des épées, 1939), Moorcock (Le Cycle d'Elric, 1972) et Tolkien sont sans conteste les inventeurs des héros traditionnels et de l'imaginaire de la fantasy. Lorsqu'il publie Le Seigneur des Anneaux en 1954, Tolkien jette les ingrédients de base qui seront ensuite re-assaisonnés à l'infini par de nouveaux auteurs en quête de succès.
"Cette accusation de monolithisme mercantile renforce un réquisitoire déjà bien étayé. Car la fantasy n'a pas de chance : elle s'oppose point par point aux conceptions, qui dominent en France, d'une littérature engagée dans la réalité et agitant des idées, ou bien d'un littérature expérimentant toutes les puissances formelles de l'écriture." Parce qu'elle cherche avant tout à divertir son lecteur, la fantasy a tendance à privilégier la narration plutôt que la recherche stylistique ou l'éblouissement formel. Subordination du style à la narration qu'on ne cesse de reprocher à toutes les littératures de genre, que ce soit du polar ou de la science-fiction.
De plus, la fantasy réclame aussi un travail de la part du lecteur : un travail que "nos consciences cartésiennes, nourries au naturalisme de Zola" ne sont plus habituées à faire : suspendre leur croyance à la réalité extérieure ou encore une époché si on se réfère à Husserl. En effet, ces romans nous projettent dans un monde alternatif, fictif qui souvent est assez éloigné de celui dans lequel nous vivons. La fantasy nous propose d'oublier tout cela le temps d'un instant et de nous évader avec ses héros dans un monde imaginaire ou tout est possible.
Avant de conclure, Alexis Brocas n'hésite pas à rappeler que la fantasy renvoie à une tradition romanesque beaucoup plus ancienne que les premiers romans de Tolkien. En effet, la dimension mythologique qu'elle intègre évoque immédiatement les légendaires récits homériens ou les célèbres chansons de geste. Attention, il ne faut pas commettre l'erreur de considérer ces anciens récits comme de la fantasy, mais bien de voir que de tout temps, les aventures de héros emblématiques confrontés à des monstres, des dragons ou autres créatures effroyables ont échauffé l'imaginaire des lecteurs et qu'en soit la fantasy ne fait que réexploiter tout ces mythes qui plaisent tant au public.
L'auteur conclu alors de cette manière : "Avec sa diversité actuelle, la fantasy mérite mieux qu'une condamnation en bloc. Pourquoi ne pas reconnaître, comme Célia Chazel, que cet exercice de pure liberté romanesque est un authentique défi littéraire, qui ne repose pas seulement sur de la technique et la maîtrise de recettes éprouvées, mais sur l'inspiration - celle de l'imaginaire."
Sélection :
Tolkien, J.R.R., Le seigneur des anneaux (3 tomes).
Hobb, R., L'assassin royal(13 tomes).
Hickman, T. et Weis, M., Les portes de la mort(7 tomes).
Fetjaine, J.-L., Le crépuscule des elfes.
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Source : Brocas, A., "La fantasy, petit dragon devenu grand", Le Magazine littéraire, n°481, décembre 2008, pp.8-12.
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23.11.2008
Lewis Trondheim - Approximativement
"Quelle désarmante sensation que celle où l'on sent exactement ce qu'il faut faire et où l'on comprend l'univers entier. Faut-il voir là des instants de lucidité extrême ou un délire intérieur ?"
Lewis Trondheim est à la fois dessinateur, scénariste et éditeur français de bande dessinée. Comprenant très tôt qu'il est possible en bande dessinée d'acquérir de la reconnaissance sans forcément dessiner de manière académique, il lance son premier "fanzine" après avoir rencontré J-C Menu à Cerisy en 1987. Après divers expériences, dont Labo(revue publiée chez Futuropolis), il fonde avec sept autres dessinateurs la maison d'édition "L'Association".
A partir de là, sa carrière va décoller. Il multiplie les albums et les séries tantôt à l'Association, tantôt chez de plus gros éditeurs, et le succès attendu est au rendez-vous. La reconnaissance ne tarde pas : il reçoit son premier prix à Angoulême en 1994.
En 2006, il a annoncé son départ de l'Association pour des divergences éditoriale avec un des autres associés. Il est aujourd'hui devenu directeur de la collection "Shampooing" chez Delcourt et continue à publier ses albums, même si il a décidé de mettre un frein à sa carrière de dessinateur et plus se consacrer à celle de scénariste.
Approximativement réunit en un volume les six "APPROXIMATE CONTINUUM Comics" qui avaient contribué à imposer le talent de Lewis Trondheim. Il s'agit d'un récit autobiographique qui mélange anecdotes sur la vie de l'auteur (voyage aux USA, réunions de l'Association, travail en atelier, ...) et introspection sur lui-même. Il cherche à raconté l'histoire d'un "type normal qui mène une vie normale".
Mais Lewis ne dresse pas une plate chronique du quotidien. Au contraire, peu à peu, il réussit, avec une certaine ironie, à prendre du recul sur celui-ci et lui rendre tout son intérêt.
L'utilisation de la matrice autobiographique dans un univers mi-vécu, mi-fantasmé, sert de fil conducteur à ce récit où le lecteur se perd et se prend à réfléchir sur lui-même comme l'auteur.
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Trondheim, Lewis, Approximativement, Editions Cornélius, 1995.
11:48 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.11.2008
Paul Victor, écrivain malgré lui
Né en 1978 à Genève, Paul Victor traîne comme un promeneur solitaire une œuvre éclectique, sans prétention, si ce n'est celle d'être écrivain.
Méconnu du grand public, artiste secret, il a pourtant déjà publié quatre livres : Éclaircies anglaises (2003), Poet boy meets party girls (2005), Oui, la mer a bercé tant d'amour dans le creux de ses vagues le temps d'un été (2007) et Vertigo après l'amour (2008). Ses livres rares l'ont fait rentrer dans une littérature décalée, voire parfois anachronique ou en avance (c'est selon), empreinte de lyrisme et de second degré. Loin des avant-gardes ou des auteurs à succès, il concilie sa passion pour la littérature avec son métier de journaliste, en essayant de se rapprocher sans cesse des auteurs manqués et solitaires comme Jean Meckert, John Fante (dont il a écrit la biographie) ou encore Jacques Sternberg.
J'avais seize ans, et je ne faisais rien, sinon rester seul, dans cette solitude rare, dans ce silence où l'on découvre la littérature mot après mot, où l'on s'invente sa propre vie, où l'on se sent invincible. C'était la force de l'esprit, celle où l'on se refuse à croire en tout, si ce n'est qu'à la vie. J'avais seize ans, je découvrais l'éternité de l'instant, et j'écrivais sur des carnets bleu pâle des choses pathétiques: un premier amour forcément déçu, un physique ingrat,...tout ce qui fait un adolescent. J'étais romantique, et j'allais dans la rue, me prenant tantôt pour Allen dans « Manhattan »,tantôt pour Mastroianni dans « La Notte », j'étais heureux, étais-je ingrat ? Je ne parlais pas, je fuyais tout, je prenais des trains pour lire, et j'écoutais en boucle Barbara. J 'étais différent, et au fond de moi, c'était la rage d'un milieu, la misère, la pluie. Célibataire et je n'aimais pas les montagnes. Je voulais voir la mer, parce que c'était une frontière pour un passager clandestin, j'attendais l'Angleterre. (interview Le Temps, 2003)
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20.10.2008
Ito Naga - Je sais
Philosophiques, scientifiques et poétiques, souvent drôles, 469 petites "notes" sur le monde qui nous entoure proposées par un astrophysiciens. Les scientifiques aussi savent aussi être drôle lorsqu'ils se mettent à la littérature.
Derrière le pseudonyme de Ito NAGA se cache un véritable astrophysicien. Non content de ses recherches scientifiques et de sa collaboration régulière à la revue italienne Sud, l'astrophysicien est également l'auteur de <i>Je sais</i>, son premier livre publié chez Cheyne dans la collection "Grands fonds". Une collection qui résume très bien le genre d'ouvrage dont Ito Naga est l'auteur : "Depuis 1991, "Grands fonds" publie des proses inclassables au regard des catégories traditionnelles, dont l’intention même dérange la nomenclature usuelle, et dont le projet seul invente la forme. Grands fonds veut accueillir ces pages secrètes, marginales en quelque sorte, dans lesquelles s’inscrit le témoignage d’une vie qui s’inquiète et s’interroge : l’évidence d’une écriture."*
Le projet de Ito Naga est simple : en tant que scientifique, il est frustré car il a compris qu'il ne pourra jamais tout savoir. Aussi, a-t-il décidé de consigner dans ce court recueil de 74 pages les 469 choses qu'il sait. Il met en examen tout ce sous le regard pour proposer un inventaire amusé "de ces données d'évidence qui présentent le réel pour ce qu'il est : un univers en expansion infinie.".
Et toutes ces petites "notes", plus que probablement autobiographiques, nous font rire ("Je sais que dans un zoo anglais, un requin est mort paniqué par le plongeon d'un type dans son bassin."), nous font réfléchir ("Je sais que la pensée est par moment comme un fleuve en crue, qu'on peut alors ressentir comme on devient bègue."), nous renvoie à nos propres superstitions ("Je sais qu'il m'arrive de passer sous une échelle. Juste pour voir.") et la plupart du temps nous font sourire car elles dévoilent une part de nous même ("Je sais que si j'étais facteur, je ne pourrais m'empêcher de lire les cartes postales.")
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* http://www.cheyne-editeur.com/grands_fonds/grands_fonds.htm
NAGA, Ito, Je Sais, 2006, Cheyne Editeur, coll. "Grands Fonds".
17:32 Publié dans Bunker de papier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.10.2008
Les écrivains belges oubliés : Carlo Masoni
"Poète éloquent - voire claironnant - de la foi et de la ferveur, Carlo Masoni a d'abord suivie une voie qui n'est pas sans rappeler deux poètes spiritualistes comme lui, Jean Grosjean et Jean-Claude Renard. Il a su, ensuite, modérer sa vivacité et étreindre avec plus de mesure les rapports secrets, les énigmes, les abîmes de l'homme qui se penche sur l'absolu. Il a désormais une maturité, depuis les années 70, qui s'impose par un verbe efficace, et une autorité plus subtile que jadis"*
Carlo Masoni est à la fois romancier, nouvelliste, auteur dramatique et surtout un poète. Né à Beauraing le 16 mai 1921, d'un père italien et d'une mère belge. Il provient d'une famille de musiciens amateurs.
Il connaît une enfance sans problèmes. Son père était ouvrier d'usine en France avant de s'établir comme commerçant. Il suit ensuite des études classiques. Son professeur de français jouera un rôle important en lui faisant découvrir les poètes les symbolistes et surtout Claudel.
En 1945, Masoni est diplômé comme professeur agrégé de l'enseignement moyen. C'est à cette époque qu'il publie son premier recueil de poèmes, La croisière impossible(1947). De 1946 à 1951, il enseigne dans le collège de Carlsbourg puis, à Bertrix (1951-1958) et enfin à Ottignies jusque 1979. Là, l'Athénée Royal d'Ottignies, il fonde une revue scolaire qui dans lequel sera publié le dernier message de Camus. A la même époque, il fonde également les Éditions du Verseau, qui feront découvrir quelques-uns des meilleurs poètes belges du moment. En même temps, il préside durant quelques années une petite troupe de théâtre amateur avant de prendre sa retraite en 1979 et devenir directeur du Centre Culturel d'Ottignies-Louvain-la-Neuve. Son premier recueil de nouvelles, Si nul ne se souvient est publié par les éditions P. Legrain en 1984 tandis que son premier roman date de 1998 : Les signaux inutiles.
Carlo Masoni est aussi le co-fondateur du périodique DOSSIERS L , revue qui publie des analyses d'écrivains belges destinées aux enseignants. Il fait partie du Conseil d'administration de l'Association des Écrivains Belges, il est membre de l'Académie Luxembourgeoise et de l'Académie Froissart.
Son oeuvre a été récompensée par de plusieurs prix, aussi bien pour son oeuvre théâtrale que pour ses nouvelles et surtout pour son oeuvre poétique.pour son théâtre, pour ses nouvelles, mais surtout pour sa poésie.
Carlo Masoni est aussi co-fondateur du Prix Renaissance de la Nouvelle.
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*Editions Traces, Bruxelles "La poésie francophone de Belgique (1903-1926)
Sources :
http://www.servicedulivre.be/
Libens C. & Raucy C., Sur les pas des écrivains en Ardenne, 1999, Editions de l'Octogone.
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18.10.2008
Antoine Bello - Eloge de la pièce manqante
En 48 pièces, mises dans le désordre, Antoine Bello, auteur des Falsificateurs (2007) réussi à créer un véritable puzzle littéraire. "De Burroughs à Pérec, en passant par Jünger ou Agatha Christie, nombre d’écrivains se sont amusés à reproduire dans l’écrit ou par la forme de l’écrit, cette sensation d’assemblage vain et nécessaire de pièces, de mots ou de couleurs qui constitue le puzzle". Antoine Bello est sans conteste aujourd'hui celui qui a le mieux réussi cette transposition !
Né à Boston en 1970, Antoine Bello est un écrivain, nouvelliste franco-américain. En 1996, son premier recueil de nouvelles, Les Funambules, sort aux Éditions Gallimard. Deux ans plus tard paraît son premier roman : Eloge de la pièce manquante.
"Entre mars et septembre de l'année 1995, cinq meurtres vinrent endeuiller le circuit professionnel américain de puzzle de vitesse. Le modus operandi était toujours le même : la victime, qui avait succombé à une injection massive de penthotal, était retrouvée amputée d'un membre. toujours différent. Sur son cadavre, l'assassin avait placé un morceau de cliché Polaroïd représentant le membre correspondant d'un autre homme. Le puzzle de vitesse, devenu, à l'égal du basket et du base-ball, le sport favori du grand public, est le terrain de chasse d'un serial killer. Les suspects sont nombreux. du président tyrannique de l'érudite Société de puzzlologie à un puzzliste prodige qui a mystérieusement disparu, en passant par le richissime créateur du circuit professionnel. Saurez-vous reconstituer ce puzzle ?" (Gallimard, 1998)
Ce premier roman d'Antoine Bello est un polar ludique et atypique qui rompt avec les règles du genre. Entre roman policier et rélexion métatextuelle, le narrateur, après une présentation de l'énigme, donne au lecteur 48 pièces de puzzle pour réussir à reconstituer lui-même l'intrigue et trouver seul la solution. Les 48 pièces de puzzle sont l'occasion pour l'auteur de jouer avec les différents genres : article de presse, minutes d'une société, essai, article scientifique, lettre, reportage radiophonique, ... Enfin, dans la dernière partie du roman, le lecteur se retrouve en train de dialoguer avec un des personnages pour reconstruire le puzzle et découvrir l'identité du mystérieux serial killer.
Un roman ludique et joussif. Si vous commencez à vous lassez des romans policiers qui remélangent sans arrêt les mêmes ingrédients, sautez sur l'occasion. Belle renouvelle le genre à sa manière. Mais, attention lecteur : vous risquez de ne pas ressortir indemne après cette lecture. Accrochez-vous.
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*http://www.fluctuat.net/livres/paris99/chroniq/eloge.htm
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12.10.2008
Lou Histoire d'une femme libre - Françoise Giroud
Lou Andreas-Salomé est une femme fatale : d'une beauté incroyable et d'une intelligence supérieure. Elle est née à Saint-Petersbourg en 1861 et a été l'une des plus célèbres séductrices de son époque. Nietzsche, Rainer Maria Rilke tout comme Freud, ils ont tous succombé à son charme. Les plus surprenant, c'est que, bien qu'elle aimait les hommes et leur compagnie, elle n'a pas toléré, avant trente-cinq ans, qu'ils l'approchent physiquement. Ce qui, loin de les décourager, les rendait, comme Nietzsche, fous de désir.
Cette curieuse contradiction n'a jamais été élucidée malgré toutes les pages qui ont déjà été écrites sur Lou. C'est ce qui fait l'originalité du livre de Françoise Giroud qui propose une hypothèse pour essayer de d'éclaircir le mystère de cette chasteté.
Mais si elle est restée intouchable jusqu'à ses trene-cinq ans, Lou s'est largement rattrapée par la suite car jusqu'à la fin de sa vie, elle manifestera un appétit sexuel dévorant. Mais toujours avec des hommes plus jeunes qu'elle. D'abord romancière, puis psychanalyste en Allemagne où elle vivait, elle a été l'une des premières femmes libres d'Europe grâce à l'indépendance financière et la situation sociale que lui assurait sa plume.
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